0. Une brève histoire de la cartographie

Quoi de plus pratique qu’un smartphone équipé d’un GPS pour repérer des lieux et des routes ? Que demander de mieux qu’un portable muni d’un gyroscope pour observer les constellations et les planètes dans un ciel étoilé ? Les anciennes cartes, aussi bien routières que célestes, sont passées de mode car leur usage nécessitait un petit apprentissage. Il convenait d’orienter le document et de l’aligner avec le terrain afin de rendre possible la reconnaissance des formes et la lecture des indications. Des points remarquables comme l’orientation des voies à un carrefour ou bien le positionnement de l’étoile polaire rendaient aisée cette étape en absence de boussole. Le petit écran lumineux du téléphone « intelligent » nous éclaire dorénavant – lorsqu’il y a du réseau et en attendant que Starlink ne zèbre nos cieux.

Cependant, qu’une carte soit tracée dans le sable, imprimée sur papier ou affichée sur un écran, ses fonctions ne changent guère. La carte fournit une image synoptique et conforme d’un espace. Derrière son affichage se dessinent les objectifs de celui qui l’a fabriquée. Les cartes ne se limitent pas à donner une image aussi fidèle que possible du réel, elles le transforment. Elles accompagnent des projets, indiquent des appartenances, montrent des possibles, indiquent des dangers, illustrent des parcours, rendent possible des actions concertées. Les plans et les cartes topographiques ne concernent pas que le notaire, l’architecte, le géographe, le logisticien ou le militaire. Les cartes météorologiques et sidérales ne concernent pas que le météorologue, l’astronome; toute personne mobile doit connaître son itinéraire.

Créer des cartes

À coté de l’usage se trouve la nécessité de créer et mettre à jour des cartes. Des documents préexistants de même que des relevés de terrain, des listes de données doivent être employés pour fabriquer des cartes. Des couches d’informations et des légendes sont ajoutées à un fond sur lequel les informations de base sont représentées. Des points, lignes, traits, couleurs, images, réseaux, ombres portées, objets symbolisent des lieux, des parcours, des aires, des reliefs. Sémiologie graphique et toponymie sont couplés afin de rendre visible les points dignes d’intérêt. Des questions d’échelle et de projection, de géométrie et de trigonométrie se posent également. Comment représenter sur un plan des données localisées dans un espace à trois dimensions, quel système géodésique adopter ?

Les cartes célestes présentent de leur côté des spécificités remarquables. Leur indication n’est valable qu’à une heure donnée de la nuit, pour un jour et un lieu d’observation donné. Tout le ciel semble en effet tourner lentement autour de l’étoile polaire qu’il convient de repérer. Alors que le soleil, les planètes du système solaire et la lune semblent disposer de leur mouvement propre, le mouvement des constellations semble mécanique, marque du défilement du temps qui passe. Des astres dispersés dans un espace tridimensionnel apparaissent groupés et comme réunis par des lignes imaginaires à première vue immuables.

Cependant, prévoir les solstices, les équinoxes, les phénomènes astronomiques, la position des étoiles et autres corps célestes, les heures, jours, mois et saisons, calculer la latitude, longitude et altitude d’un lieu, mettre au point des calendriers qui suivent les saisons, fabriquer des cartes terrestres autant que célestes, fournir une représentation du temps et de l’espace devient tôt dans l’histoire une question importante. Alors que sur terre, il convient de définir des unités de longueur, des mesures d’angle et de temps adaptées aux diverses activités, il y a la croyance antique que le destin des hommes est lié au mouvement et aux conjonctions des évènements célestes.

Mesurer l’espace et le temps

Les pouvoirs politiques dès qu’ils apparaissent, s’intéressent aux distances afin de délimiter les terres et les territoires. Des champs doivent être marqués à l’aide de bornes qui du fait des crues d’un fleuve par exemple peuvent être emportées. Des arpenteurs deviennent formés, mesurent et écrivent. Des marques sont érigées aux frontières des cités, nations et empires qu’il convient de franchir avec prudence ou bien au contraire de repousser. Disposées également le long des voies de communication elles servent le commerce et les armes. Les cartes maritimes deviennent des instruments de navigation en Europe. Les cartes portulan sur parchemin datées de 1300 environ référencent les ports méditerranéens et indiquent de manière fiable les distances et en particulier la longitude.

Mesurer le temps s’avère également indispensable. La diffusion des éphémérides et des calendriers répond à la nécessité de donner des indications sur les dates des semailles et récoltes. Il s’agit ensuite de calculer le moment des foires et des jeux. Il convient encore d’élaborer des contrats relatifs aux heures de travail, au paiement des salaires, des loyers, des impôts, taxes et intérêts. Des calendriers doivent être construit en adéquation avec les indications fournies par les lunaisons ainsi que les saisons. Il convient pour cela d’observer la hauteur du soleil, les phases de la lune et l’apparition saisonnière de certaines constellations. Mieux que cela, il convient de proposer un modèle qui permette un calcul relativement efficace et la prévision des phénomènes astronomiques tels que les éclipses de lune ou terrestres, les phénomènes tels que les phases astrales.

Pour les autorités religieuses des époques préhistoriques, il convient de fixer la date des cérémonies et cultes. Les orientations et édifications des lieux de culte sont soigneusement choisis. Dès l’antiquité égyptienne, mésopotamienne, grecque et romaine, l’observation des saisons, des astres et des phénomènes naturels exceptionnels nécessite la mise en place d’organisations dédiées. Des prévisions étaient rendus et des interprétations étaient attribuées au mouvement des astres et aux phénomènes plus ou moins rares tels que chutes de météorites, passages des comètes, supernova. La cosmologie et l’astronomie ne se distinguent réellement de la cosmogonie et de l’astrologie qu’à partir de la Renaissance.

Apprendre la cartographie

Les fondements de la cartographie sont jetés en Grèce antique entre 300 avant notre ère et 200 après. Les spécialités de cartographe, géographe, géodésien, historien, astronome, voire astrologue se confondent alors bien souvent. Plusieurs catégories sociales vont jouer un rôle majeur dans l’élaboration de cartes progressivement plus précises et plus vastes, de mappemondes. Des artisans et fabricants vont construire les instruments nécessaires aux mesures, alors que des marins, des commerçants au long cours polyglottes, des pèlerins, des inconnus, vont contribuer à la propagation des techniques, des savoir-faire et des idées. Des princes et des rois vont passer commande.

Les autorités éducatives et académiques, lorsqu’elles apparaissent dans l’histoire, se saisissent tôt des cartes non seulement pour la fabrication d’un support considéré comme un instrument de navigation et de prévision, mais aussi car l’objet pose d’intéressantes questions pratiques et théoriques. Le plus court chemin sur une carte est il le plus court sur une sphère ? De quelles théories physiques les mouvements des astres dans le ciel sont-elles le signe ? Comment reporter sur une carte de manière homologue une observation de terrain ? Que nous dit du cosmos le mouvement des astres ?

Une brève histoire sur le temps long de la cartographie est ici proposée. Embarquons-nous, si vous le voulez bien, dans l’exploration de la mesure de l’espace et du temps, dans l’histoire des cartes terrestres et célestes. La cartographie trouverait-elle quelques racines au néolithique ?

Observation du mouvement des étoiles dans l’hémisphère nord. Une nuit dans les Cévennes, 2017, 2:56, Guillaume Canat : Lien

Plan

  • 0. Une brève histoire de la cartographie
    • Introduction – la révolution néolithique
  • 1. Les cartographes de la Grèce antique
    • 1.1 Cartes, techniques et théories
    • 1.2 Explorations, commerces et conquêtes
  • 2. Les cartothèques des berges du Nil

Introduction – la révolution néolithique

La révolution néolithique correspond à la maîtrise de l’agriculture et de la poterie. Elle s’invite en Italie vers 6000 avant notre ère, puis dans les îles britanniques et en Irlande vers 4500. Graines nouvelles, chèvres et bovins de petite taille sont introduits et transportés en provenance de l’Orient. De nouvelles exigences apparaissent alors en ce qui concerne la mesure de l’espace et du temps, en relation directe avec les pratiques agricoles, la nécessité de connaître et prédire les saisons.

Peuplement lors de l’expansion néolithique : Lien

Quel portrait pouvons nous dresser des hommes de cette époque ? L’homme d’Ötzi retrouvé momifié dans le Tyrol italien et dont la disparition est datée de 3255 av. J.-C. est celui d’un chasseur de 45 ans environ, tué d’une flèche dans le dos et abandonné sur un glacier à 3200 m d’altitude avec son équipement complet. Il mesure 1,60 m pour un poids de 50 kg, chausse du 38. Il a consommé lors de son dernier repas une bouillie d’épeautre, de la viande de cerf et de bouquetin. L’épeautre constitue une des bases du régime alimentaire des populations latines néolithiques.

Son équipement inclut un bonnet en peau d’ours brun, un pantalon en peau de chèvre, une ceinture en peau de veau, manteau en cuir de chèvre, cape faite de fibres végétales tressées, des mocassins en peau de cerf avec semelles d’ours, une hotte avec armature en noisetier. Parmi ses armes et outils, un arc en if de 1,80 m en cours de fabrication et des flèches avec pointe de silex rangées dans un carquois en cuir de chevreuil, une hache en cuivre, une dague de silex avec manche en bois rangés dans un étui fait de ficelle végétale tressée, des racloirs, un outil pour entretenir l’affûtage des silex, boîtes en écorce de bouleau et de nombreux autres accessoires. Tel un trappeur, Ötzi est équipé pour chasser en environnement alpin, pour réparer son équipement, allumer un feu et se soigner.

Iceman, le film, Felix Randau, 2017 : Lien

Relativement âgé pour l’époque, Ötzi souffre de la maladie de Lyme, de calculs biliaires, de trichinose, de troubles digestifs liés à une infection par Helicobacter pilori. Ses côtes fracturées du côté gauche se sont recalcifiées. Des traces de cuivre et d’arsenic se trouvent dans ses poumons noircis, signe d’une activité possible de forgeron du cuivre. Les 61 tatouages particulièrement présents sur ses jambes seraient des traitements thérapeutiques visant à soigner des douleurs et rhumatismes. Parmi les objets qu’il transporte se trouve un champignon contenu dans un sac et connu pour ses activités antibiotiques et hémostatiques.

Nulle place pour une carte géographique dans ses bagages. Cependant, les ADN mitochondriaux et nucléaires séquencés livrent des informations sur son génome et une carte … d’identité génétique. Une prédisposition à l’artériosclérose et aux maladies cardiovasculaires peut être ainsi mise en relation avec les tatouages thérapeutiques retrouvés en plusieurs parties du corps.

Ötzi est intolérant au lactose. La tolérance au lactose correspond à une mutation fort avantageuse pour les populations qui vivent de l’élevage de troupeaux de bovins et de chèvres. Le lait frais peut avec ce gène muté être digéré au-delà de l’âge de 3 à 5 ans. De telles mutations apparaissent entre 10000 et 5000 ans avant notre ère au nord de l’Europe et en certaines régions d’Afrique dans lesquelles l’élevage bovin constitue un trait culturel fondamental, comme chez les Massaïs par exemple.

L’homme des glaces n’est pas porteur de cette mutation avantageuse, particulièrement intéressante pour l’anthropologie car elle montre bien les interaction subtiles et puissantes qui existent entre la culture et la génétique. Lamarck prend parfois le pas sur Darwin, la culture peut précéder la nature. Des mutations distinctes du même gène peuvent apparaître dans des lieux géographiques différents, liées au même mode de vie pastoral. Un phénomène de convergence évolutive est ainsi mis en évidence. Ce genre de mutation avantageuse peut concerner tous les êtres vivants (bactérie, insecte, oiseau, mammifère) et constitue un des ressorts de l’évolution qui pour être mis en évidence nécessite des études à grande échelle, des séquençages.

(a) Distribution de la tolérance au lactose en Europe, Afrique et Asie (pastoralisme marqué) (b) Distribution de la mutation −13910*T indo-européenne associée à la tolérance au lactose : Lien

La génétique révèle également que l’haplo-groupe rare G2a2 est présent sur le chromosome Y d’Ötzi. La présence de ce marqueur patrilinéaire indique des parentés avec les actuels Corses et Sardes. L’ADN mitochondrial matrilinéaire est également étudié. L’haplogroupe K1f de la célèbre momie a probablement été perdu dans la population alpine et européenne contemporaine.

Il n’est finalement pas possible de savoir grand chose d’autre sur l’histoire tragique et personnelle d’Ötzi. L’étude de sa dépouille et d’autres études archéologiques et anthropologiques montrent une époque faite de multiples mouvements et influences entre populations et cultures, dirigées selon des axes nord-sud ou bien est-ouest. Alors que disparaît pour la fabrication des objets tranchants l’utilisation de l’obsidienne sarde du mont Arci, des haches dont le cuivre provient de Toscane sont retrouvées et datées. Des bovins et des chèvres originaires du croissant fertile sont présentes bien avant la chalcolithique dans les vallées alpines reculées.

Mais revenons à nos moutons, les cartes terrestres et du ciel, la mesure du temps et de l’espace, la trigonométrie. Le premier artefact significatif de cadastre est peut-être celui retrouvé gravé sur roche, non loin du Tyrol, en Lombardie. L’œuvre pariétale plusieurs fois modifiée daterait de 3000 à 1000 ans avant notre ère et pourrait être postérieure de quelques centaines d’années à Ötzi.

Carte de Bedolina, transcription d’un pétroglyphe (3000-1000 av. J.-C.), Lombardie. Ornementations animales, humaines et domestiques. Des parcelles délimitées montrent l’importance prise par l’agriculture à l’issue de l’âge du cuivre et au début de l’âge du bronze. Accessible à l’aide d’échelles, des greniers permettent le stockage de nourriture sous les toits des habitats : Lien

Plus tardif, le disque de Nebra en Allemagne constitue l’une des plus vieille représentation européenne non pariétale d’un ciel étoilé, symbole des savoirs et technologies du bronze moyen européen. Le disque métallique de 2 kilogrammes et d’environ 32 centimètres de diamètre, rehaussé à l’or, est daté assez précisément de 1600 avant notre ère.

Le disque du ciel de Nebra (Allemagne) inclurait une représentation de la lune, du soleil et des Pléiades, ca. 1600 av. J.-C. : Lien
Cône d’Avanton : Lien

Les cônes rituels en or dont celui d’Avanton constitue un bel exemple de ce qui pourrait, d’après Wilfried Menghin, avoir servi à la détermination de dates du calendrier lunaire ou solaire. L’artefact dont plusieurs variantes ont été retrouvées en Allemagne, en Suisse et en France est antérieur à l’an 1000 avant notre ère. Le cheval devient domestiqué en Scandinavie. La culture du seigle et de l’avoine se répand.

Précédant ces œuvres de parfois quelques millénaires, plusieurs constructions pour certaines monumentales ont pu servir à la détermination du solstice d’été et des points cardinaux. Il suffit pour cela d’observer plusieurs jours de suite la localisation de l’ombre portée par un repère planté verticalement.

Beaucoup plus ancien, à Carnac en Bretagne, le tumulus Saint-Michel est construit entre 5000 et 3400 ans avant notre ère alors que l’orientation des alignements prennent pour repaire des collines avoisinantes. Ces alignements linéaires ont pu servir à l’observation des astres, à la mesure des solstices et grandes marées. Les cromlechs sont des alignements circulaires de menhirs formant une enceinte. Parfois un monolithe est placé au centre. Ces édifications mégalithiques qui servent de points de rassemblement ont pu également être utilisés comme observatoires primitifs. Une autre manière plus simple de procéder est d’utiliser un gnomon, mais l’effet est moins spectaculaire, moins propice aux échanges socioculturels.

Menhir de Curru Tundu, Sardaigne, vers 3300-2700 av. J.-C., outil monumental pour la détermination des solstices à l’age d’Ötzi précédant l’âge du bronze ? : Lien
  • Équipement de l’homme d’Ötzi : Lien
  • Histoire génétique d’Ötzi, Secher, 2016 : Lien
  • La génétique de la tolérance au lactose et la sélection naturelle : Lien
  • Haplogroup G2a (Y-DNA) : Lien
  • Long-distance connections in the Copper Age : New evidence from the Alpine Iceman’s copper axe, Artioli, PLOS ONE 12(12), 2017 : Lien
  • Dossier Néolithique en France, INRAP, 2016 : Lien
  • Dual inheritance theory, Convergence évolutive, Europe néolithique

Quittons si vous le voulez bien ces campagnes européennes, ces parfois froides et austères vallées des Alpes italiennes. Et dirigeons nous vers Venise. C’est en effet le lieu tout indiqué pour prendre la mer et naviguer en direction du port d’Athènes, à la poursuite des origines de la cartographie, de la mesure de l’espace et du temps.

Et le divin Odysseus, joyeux, déploya ses voiles au vent propice; et, s’étant assis à la barre, il gouvernait habilement, sans que le sommeil fermât ses paupières. Et il contemplait les Pléiades, et le Bouvier qui se couchait, et l’Ourse qu’on nomme le Chariot, et qui tourne en place en regardant Orion, et, seule, ne touche point les eaux de l’Okéanos.

L’Odyssée, Chant V, Homère
The Grand Canal, Venice, Turner, 1835 : Lien

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