Extraction des images, textes et métadonnées d’un document PDF, changements de formats

pdf-logo-telechargementVous disposez d’un fichier PDF (Portable Document Format) dont vous souhaitez extraire les images, les métadonnées et différentes caractéristiques. La solution passe en première approche par l’utilisation d’un service en ligne tel que ExtractPdf. Vous souhaitez  convertir votre PDF en un fichier texte, html, postscript, ou bien en images au format PPM, JPEG ou SVG. Les services en ligne gratuits proposés par Convertio s’avèrent impressionnants. Mais pour manipuler plus finement vos PDF ou traiter des lots de fichiers, des logiciels spécialisés ou des traitements en ligne de commande deviennent nécessaires. La librairie logicielle Xpdf disponible sous Windows, Mac et Linux rend possible des usages avancés. Disponible sous Linux uniquement, Poppler offre des fonctionnalités comparables, et plus encore. Avec PDFtk, vous disposez à la fois d’un logiciel de bureau Windows et de commandes Linux pour faire un ensemble d’opérations spéciales comme effectuer la rotation de certaines pages, réparer des fichiers abimés, remplir des formulaires, intégrer des tampons en avant-plan et des filigranes en arrière plan. 

1. ExtractPDF

Dans votre navigateur, après sélection du fichier, appuyez sur “Démarrer”. On visualise les images incluses dans le PDF, les 100 premières lignes du texte, les polices utilisées et les métadonnées. Les onglets rendent aisé l’affichage de ces éléments qui peuvent être téléchargés. Cerise sur le gâteau, l’interface web est disponible en français. De nombreux sites similaires existent, financés par la publicité.

Service web : https://www.extractpdf.com/fr.html

extractpdf

Affichage après traitement d’un fichier PDF avec ExtractPDF.com

2. Convertio

convertio-logo

Convertio est un service en ligne spécialisé, comme son nom l’indique dans le reformatage des fichiers. Les documents PDFs peuvent être convertis gratuitement dans certaines limites en une variété de formats du type image (jpg, png, svg, tiff, …) ou document (docx, ppt, odt, epub, djvu, html, txt, csv, …). L’OCR d’images de textes imprimés est également proposée de même que la compression des PDFs. L’HTML généré à partir du PDF (par le logiciel pdf2htmlEX : https://github.com/coolwanglu/pdf2htmlex) s’avère pleinement fonctionnel. Un plugin de chrome facilite l’accès direct aux services. L’inscription pour accès à des conversions non limitées est payante.

Service web : https://convertio.co/fr/

3. Xpdf

xpdf-iconLa librairie Xpdf offre de nombreuses possibilités pour traiter des lots de documents PDF ou bien pour fabriquer vos propres services web. Développée par Glyph & Cog, elle est disponible sous licence GNU GPL. Plusieurs commandes sont intégrées par défaut dans des distributions Linux. La librairie est multi-plateforme et la procédure d’installation et d’utilisation sous Windows ou Mac est comparable.

Installation sous Ubuntu

Pour tester la visionneuse PDF, tapez en ligne de commande : sudo apt-get install xpdf

Commandes Xpdf

La visionneuse donne son nom à la librairie. Vous disposez sous Linux d’un ensemble de commandes qui rendent aisé l’extraction des constituants d’un PDF et les changements de formats. Dans les exemples de syntaxe suivants, un répertoire nommé “dir” est créé pour accueillir les fichiers résultant des traitements.

A. Informations sur le PDF, extraction des images

Différentes commandes permettent de visionner un document, d’en extraire les métadonnées ou les images contenues.

  1. xpdf – visionner un PDF, aide :  
    • xpdf exemple.pdf
  2. pdfinfo – extraire les métadonnées, aide :
    • pdfinfo exemple.pdf
  3. pdffonts – liste des polices de caractères utilisée dans le PDF, aide :
    • pdffonts exemple.pdf
  4. pdfdetach – lister et extraire les fichiers joints à un document PDF, aide
  5. pdfimages – extraire les images du PDF. Par défaut, les images extraites sont au format ppm. L’option -j spécifie le format JPEG. Le répertoire de sauvegarde (dir) de même que le préfixe des images (img) sont précisés à l’aide de la syntaxe. Les images sont ici nommées img-000.jpg, img-001.jpg, etc…, aide :
    • pdfimages exemple.pdf ./dir/img
    • pdfimages -j exemple.pdf ./dir/img

B. Changements de format

Le PDF peut être converti au format texte, HTML ou image – une image par page.

  1. pdftotext – convertir le PDF en fichier texte, aide :
    • pdftotext exemple.pdf ./dir/exemple.txt
  2. pdftohtml – convertir le PDF en html avec un fichier d’index, aide :
    • pdftohtml exemple.pdf ./dir/exemple.html
  3. pdftops – transformer PDF en postscript, aide :
    • pdftops exemple.pdf ./dir/exemple.ps
  4. pdftoppm – transformer un fichier PDF en images au format ppm. “img” correspond dans l’exemple au préfixe de l’image, aide :
    • pdftoppm exemple.pdf  ./dir/img

4. Poppler

poppler_logo

Disponible sous Linux uniquement, la librairie logicielle Poppler offre de nombreuses fonctionnalités similaires à Xpdf pour extraire des informations et transformer les PDFs. Les développements sont assurés par freedesktop.org (RedHat) et disponibles sous licence GNU GPL. La bibliothèque intègre les utilitaires Xpdf vu précédemment (pdfinfo, pdffonts, pdfdetach, pdfimages, pdftotext, pdftohtml, pdftops, pdftoppm). Des outils supplémentaires rendent possible d’autres manipulations.

  1. pdfseparate – extraire les pages simples d’un PDF, aide :
    • pdfseparate exemple.pdf  ./dir/page%d.pdf
  2. pdfunite – fusionner plusieurs PDF, aide :
    • pdfunite page1.pdf page2.pdf united.pdf
  3. pdftocairo – convertir un PDF en images vectorielles ou bitmap avec cairo, la bibliothèque de manipulation d’images vectorielles. Options disponibles (jpeg, png, tiff, svg, ps, eps, print, pdf), aide :
    • pdftocairo -jpeg exemple.pdf ./dir/img

5. PDFtk

pdftk-logo

Développé par Sid Steward de PDFLabs, PDFtk regroupe deux logiciels de bureau pour windows (PDFtk Free et PDFtk Pro) ainsi qu’un outil fonctionnant en ligne de commande sous Windows, Mac ou Linux (PDFtk Server). Disponible sous licence GNU GPL, la commande pdftk suit la syntaxe suivante :

pdftk fichiers_entrants opérande output fichier_sortant

Les opérations suivants sont possibles :

  • Fusionner des PDFs ou assembler des pages scannées
  • Fractionner en pages simples un document
  • Réparer un fichier corrompu lorsque possible
  • Passer en mode portrait ou paysage (faire pivoter) un document ou une page
  • Crypter et décrypter un document protégé par mot de passe
  • Remplir des questionnaires avec des données X/FDF ou FDF,
  • Générer des gabarits de données FDF à partir de formulaire PDF
  • Appliquer un filigrane en arrière-plan ou un tampon en premier plan
  • Signaler des métriques PDF, des signets et des métadonnées
  • Ajouter/Mettre à jour les signet et métadonnées
  • Attacher des fichiers à des pages ou des documents PDF
  • Extraire les fichiers attachés
  • Comprimer ou décomprimer un flux PDF

L’installation sous Ubuntu et des exemples d’utilisation sont ici disponibles :

  • PDFTK, Ubuntu, Lien
  • PDFtk Server Examples, Lien

Lire aussi

  • Format PDF et archivage numérique, ArchivEngines, 2013, Lien
  • PDF 32000-1:2008 : Lien
  • AbracadabraPDF, le site Web d’un expert en PDF certifié Adobe, formateur et prestataire de services, Lien

Enjoy your portable documents !

 

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Des orangs-outans et des hommes

“Grau, teurer Freund, ist alle Theorie und grün des Lebens goldner Baum.”
“Grises sont toutes les théories, cher ami, et vert l’arbre d’or de la vie.”
Faust, Goethe

Shorea_canopy_FRIM
Compétition pour la lumière dans la canopée de Bornéo. Les arbres les plus grands dépassent 85 mètres de hauteur au défi de la gravité  : Lien1, Lien2

Pour le biologiste, certains moments, certains lieux, s’avèrent particuliers et exubérants. Des points chauds de biodiversité émergent de vastes étendues monotones. Ces environnements exceptionnels peuvent être minuscules comme un îlot sur lequel des colonies d’oiseaux et de mammifères marins auront choisi de se reproduire, ou bien plus vastes et abriter des micro-organismes, des flores et des faunes spécifiques d’un lieu, d’une région, d’un continent, d’une écozone. A certains de ces points chauds sont parfois associés les noms de personnalités les ayant visités et étudiés. Les Galápagos ne manqueront pas d’évoquer l’épopée de Darwin à bord du Beagle. L’archipel Malais nous rappelle Wallace, co-inventeur avec Darwin de la  » théorie de l’évolution par la sélection naturelle et la concurrence vitale « .

Les deux scientifiques s’intéressent de fort prêt à l’orang-outan. Alors que Charles Darwin (1809-1882) s’enferme en 1838 dans la cage de Jenny au zoo de Londres pour en noter les comportements, Wallace (1823-1913) chasse l’espèce sur le terrain, dans la tradition des zoologistes de l’époque. Darwin trace son premier arbre phylogénétique en 1837. Il publie  » L’origine des espèces  » en 1859, suivi de  » L’Expression des émotions chez l’homme et les animaux  » en 1872, ouvrage fondateur de la psychologie évolutionniste. De son côté, Alfred Russel Wallace (1823-1913) publie  » L’Archipel malais : le pays de l’orang-outan, et des oiseaux de paradis. Une narration du voyage, avec des esquisses de l’homme et de la nature  » en 1869, suivi de  » Contributions to the Theory of Natural Selection «  en 1870.

Les deux biologistes ne partent pas de rien. Ils prennent la suite de Lamarck (1744-1829), scientifique et théoricien de la  » transmutation  » qui remarque dans son livre  » Philosophie de la zoologie  » que certaines espèces se ressemblent par leur morphologie et par leur physiologie, comme si elles entretenaient des relations, comme si elles partageaient des ancêtres communs, comme si elles provenaient toutes d’un arbre possiblement unique.

Lamarck fut lui-même influencé profondément par les travaux du suédois Carl von Linné (1707-1778). Il en reprend certaines erreurs et nomme orang-outan (Simia satyrus) deux genres, les chimpanzés africains et les orangs-outans. Lamarck croit en la « génération spontanée » des espèces et en l’importance décisive de l’hérédité des caractères acquis (des cultures). Pour Darwin et Wallace, le moteur principal de l’évolution des espèces réside dans la variation et dans la sélection naturelle des caractères innés (des gènes).

Depuis l’époque des pionniers du XIXème, les modèles se sont précisés. L’ échelle de l’évolution chère à Aristote – la scala naturæ, la « grande chaîne de la vie » – s’est transformée en arbre, avant de devenir un buisson dont les rameaux entretiennent des relations. Les chronologies sont mieux connues. Les rouages de la sélection naturelle incluent la sélection sexuelle, des effets culturels et sociaux (sélection de parentèle, sélection de groupe, sélection stratégique), des hasards liés à des goulots d’étranglement, des effets épigénétiques, des transferts génétiques horizontaux chez les bactéries et virus particulièrement, et bien d’autres mécanismes.

Horizontal-gene-transfer
Un modèle de l’évolution des espèces visualisant les cas de transferts génétiques horizontaux fréquents chez les microorganismes et d’hybridation interspécifiques chez les eucaryotes

Nous pourrions penser qu’au quotidien, ces questions ne nous concernent guère, que les échelles de temps sont de l’ordre de cent mille à un millions d’années. Cependant, les effets de l’homme sur le milieu, sur les habitats, sur l’environnement, s’avèrent importants. Et tout dépend également de la durée du cycle de vie des espèces. Une résistance aux antibiotiques peut ainsi émerger chez un micro-organisme soumis à une pression de sélection importante, comme dans un hôpital ou un élevage industriel par exemple.

Pour l’orang-outan sauvage dont la durée de vie dépasse 30 ans en milieu naturel, la menace principale concerne l’habitat. La forêt tropicale à laquelle le grand singe s’est adapté au cours des millénaires disparaît à grande vitesse. Nous survolerons en conséquence quelques unes des causes de la déforestation à Sumatra et Bornéo. Nous évoquerons les travaux de particuliers, de personnalités académiques, d’associations, d’ONG et d’institutions visant à préserver autant que possible les forêts malaises et indonésiennes. Quelques traits de comportement de l’orang-outan en milieu naturel et au zoo seront évoqués au moyen de textes illustrés de photos et de courtes vidéos.

  • Going the whole orang: Darwin, Wallace and the natural history of orangutans, 2015, Lien
  • Mammalia in the 10th edition of Systema naturae, Caroli Linnaei, 1758 : Lien

« And time future contained in time past » T. S. Eliot

Sumatra et Bornéo

Les eaux émeraudes de l’Océan Indien et ocres de la Mer de Chine assurent un climat chaud toute l’année à l’Insulinde, vaste ensemble géographique d’îles comprises entre le continent asiatique et l’Australie. La flore et la faune exceptionnelle confère aux lieux le nom de Sundaland. Plus à l’ouest, la ligne Wallace marque la limite du Wallacea, zone tampon entre la faune asiatique et la faune australienne.

Des colonies de grands singes sont présentes au nord de Sumatra, dans les provinces d’Aceh et de Sumatra du Nord. 50 millions d’indonésiens et 7 500 orangs-outans peuplent l’île allongée, montagneuse et volcanique.

Plus à l’est, Bornéo, troisième plus grande île au monde et environ de la taille de la France, est séparé en trois états. Au nord les provinces malaises de Sarawak et Sabah (en vert sur la carte) entourent le sultanat de Brunei. Au sud Kalimantan, le nom de la partie indonésienne de Bornéo, est découpé en cinq provinces dont le territoire reflète les bassins versants de fleuves nommés Kapuas, Pawan, Mendawai, Banto, Mahakam. Au total, 18,6 millions d’habitants et 54 000 orangs-outans peuplent Bornéo.

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Carte politique du sud-est asiatique

Forêt vs huile de palme

La déforestation débutée dans les années 60 constitue un sujet majeur non seulement pour les peuples autochtones, mais encore pour la biodiversité et au-delà pour le climat global. Les forêts absorbent d’importantes quantités de gaz carbonique et leur disparition de même que celle des tourbières contribue à augmenter  le réchauffement climatique global. La déforestation contribuerait à hauteur de 17% aux émissions globales de carbone, autant que l’ensemble des moyens de transport réunis.

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Evolution des émissions mondiales de CO2 dues à la déforestation, de 1850 à 2005, en millions de tonnes de carbone : Lien

Les forêts de Sumatra et Bornéo s’avèrent menacées par les coupes forestières légales et surtout illégales. Tout d’abord des chemins forestiers sont tracés. Les arbres d’essences précieuses sont d’abord sélectionnés. Lorsque les lieux s’avèrent favorables, des coupes à blanc suivies d’incendies permettent d’assécher des tourbières avec l’objectif de développer des plantations de palmiers à huile essentiellement. Dans les années 2000, l’exploitation forestière en Asie devient la plus importante qui ait jamais existé sur terre, dépassant en volume celle de l’Amazonie. En automne 2015, des incendies de forêt déclenchés en grand nombre provoquent une pollution atmosphérique d’importance régionale. Bornéo et Sumatra sont enfumés et voient brûler en un mois l’équivalent de la superficie de la Bretagne.

Originaire d’Afrique tropicale, le palmier à huile est grandement amélioré génétiquement au cours du siècle passé en vue d’accroître la production et la résistance aux maladies. Le palmier  à huile est introduit à Java par les hollandais en 1848. Des plans hybrides conduisent à des rendements de l’ordre de 3,7 tonnes à l’hectare. L’Indonésie et la Malaisie assurent 80% de la production mondiale. Les Etats-Unis, le Japon, l’Europe et la Chine essentiellement consomment l’huile de palme pour des usages alimentaires, cosmétiques ou transformée en biocarburants.

Étendue de la forêt et production en huile de palme, 1964-2006
Étendue de la forêt et production d’huile de palme, 1964-2006, données USDA FAO

Le poids du commerce, la puissance des états

L’Indonésie et la Malaisie deviennent membre du GATT respectivement en 1950 et en 1957. Les deux nations rallient l’OMC en 1995. Les ressources végétales tropicales exportées incluent les bois, pâte à papier et cartons, l’huile de palme, le caoutchouc, la noix de coco, le thé et le café. Des entreprises indonésiennes et malaises, en relation avec des firmes chinoises, australiennes, américaines tout autant que françaises ou néerlandaises investissent dans ces pays.

Des compagnies telles que Sinar Mas Group, Asia Pulp & Paper, Samling group, Golden Agri-Resources voient leurs activités destructrices de l’environnement dénoncées par plusieurs ONG. Des industriels associés au WWF, conscients de la nécessité d’infléchir les méthodes de production mettent en place des certifications du caractère légal et durable des productions. Pour les industriels occidentaux, il s’agit d’agir et de créer une image de marque en vue d’obtenir la confiance des consommateurs. Les coupes illégales représentent également pour les états indonésiens et malais un manque à gagner sous forme de taxes non perçues.

Marché majeur du commerce du bois, l’Europe vote en 2003 le programme « Forest Law Enforcement Governance and Trade » (FLEGT) dans le but de lutter contre l’abbatage illégal. L’Indonésie propose en réponse en 2009 une assurance du caractère légal du bois sur toute la chaîne de production dite « Timber Legality Assurance System » (TLAS). Les premières licences d’exportation FLEGT sont octroyées par les autorités indonésiennes en 2016 et validées en France par le Ministère de l’Agriculture, de l’Agroalimentaire et des Forêts, vérifiées par les douanes. Des labels tels que le FSC (Forest Stewardship Council) ou le PEFC (Programme for the Endorsement of Forest Certification), obtenus par les industriels auprès d’organismes tiers spécialisés informent les consommateurs du caractère légal des bois fournis. 

Mise au point avec les industries du secteur en 2004 à l’initiative du WWF, la RSPO (Roundtable on Sustainable Palm Oil) garantit des conditions de production responsable de l’huile de palme. Il apparaît cependant que ces seules initiatives de certification ne parviennent pas à réellement infléchir pour l’instant le problème des coupes illégales et des productions d’huile non durables. Une faible part des ventes est certifiée. Des questions de validation sur le terrain des certificats délivrés et d’application adéquate des lois indonésiennes et internationales se posent. Les conflits d’intérêt au niveau des états comme des organismes susceptibles de délivrer des labels n’incitent pas toujours à la confiance, comme peuvent le mettre en évidence les enquêtes menées par certains journalistes ou certaines associations.

Géopolitique de l’environnement

Le programme REDD des Nations Unies tente depuis 2008 de prévenir la déforestation et les feux de forêt afin de lutter contre le réchauffement climatique en cours. Des incitations positives – des subventions, sont proposées aux états actifs dans ce domaine. En 2010, la Norvège signe un partenariat avec l’Indonésie en vue de financer un moratoire sur la déforestation et l’assèchement des tourbières. Le financement provient de fonds générés par l’exploitation des puits pétrolier en Mer du Nord. Les autorités norvégiennes reconnaissent en 2016 après transfert de 60 millions de dollars que l’efficacité de cette approche descendante (top-down) semble faible, non suivie d’effets sur le terrain et susceptible d’attiser la corruption fréquemment associée à la déforestation illégale. 

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Transport de bois coupé illégalement en direction des Etats-Unis, de l’Europe et de la Chine : Lien

Des politiques nationales françaises troublent les partis écologistes. Alors que l’Europe envisage d’arrêter son soutien à la production de biocarburants à partir d’huile de palme, des autorisations sont accordées en France afin d’améliorer les capacités de transformation en biocarburants de la raffinerie de La Mède proche de Marseille. Les deux pays d’Asie du Sud-Est se montrent actifs en termes de lobbying en vue de défendre leurs intérêts. La sauvegarde de la biodiversité de Sumatra et Bornéo s’avère être une question globale, technique et politique. Entre préservation des intérêts locaux, nationaux et globaux, les choix s’avèrent délicats. Des questions se posent, des luttes s’engagent parfois au niveau local et international.

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Production (en beige clair) et consommation (en bleu) d’huile de palme en 2009

Interpol s’active notamment sur les sujets du commerce des bois illégalement coupés et des trafics de faunes tropicales. Lancé en 2012, le projet LEAF vise à identifier les criminels et les modes opératoires. La valeur des échanges illégaux de bois est estimée globalement à 152 milliards de dollars par an. D’autres actions, en collaboration notamment avec le Fonds International pour la Protection des Animaux (IFAW), visent à identifier et démanteler des réseaux impliqués dans le trafic d’espèces sauvages d’origine tropicale.

Sur le terrain, plusieurs ONG s’engagent dans des approches ascendantes (bottom-up), poursuivies sur le long terme. La déficience des cadastres de Bornéo et le faible respect des droits coutumiers conduit à de fréquents litiges, coûteux à défendre devant les tribunaux. Certaines associations assistent des petits propriétaires spoliés par des palmeraies industrielles en vue de recours devant les tribunaux. D’autres s’engagent dans une reforestation écologique dans laquelle de multiples espèces végétales sont plantées dans des parcelles protégées dans le but de réensauvager des zones. Des organismes non gouvernementaux, comme à Sabah l’association dirigée par Marc Ancrenaz, envisagent la possibilité de préserver durablement l’orang-outan dans un environnement partiellement dégradé. En Europe, l’appel au boycott des produits dérivés de l’huile de palme rencontre un certain succès. Des maires prônent des cantines sans huile de palme et voient leur action positivement médiatisée.

Des gouvernements et des hommes

En 2007, la déclaration des droits des peuples autochtones est votée par 143 pays incluant l’Indonésie et la Malaisie. 50 à 70 millions de personnes sur 265 sont considérées autochtones en Indonésie. Les peuples autochtones – les Dayaks – de même que des populations arrivées plus récemment des îles et du continent peuplent Sumatra et Bornéo.

L’Indonésie organise par ailleurs jusqu’en 2015 des programmes controversés de transmigration consistant en un transfert de personnes jeunes et pauvres de l’île surpeuplée de Java vers Bornéo et Sumatra. Ces programmes gouvernementaux ont conduit à Aceh (Sumatra) et Kalimantan (Bornéo) à des tensions inter-communautaires sous le régime de Soeharto, et à des dégradations environnementales non négligeables liées aux méconnaissances de la gestion des ressources naturelles.

En Indonésie et en Malaisie, l’adat désigne l’ensemble des codes et règles traditionnels, en général non écrits, qui régissent les rapports entre les personnes, les questions matrimoniales et patrimoniales, les rapports entre les communautés. Des règlement comme les dates de pêche sont ainsi fixés dans des assemblées villageoises.

Au centre de Bornéo à la frontière de Sarawak et Kalimantan, 200 Punan sur 16 000 environ poursuivent un mode de vie semi-itinérant, basé sur la cueillette et la chasse en forêt équipés de sarbacanes et de redoutables flèches empoisonnées. Il voient leurs territoires envahis par des compagnies forestières soutenues par des autorités parfois convaincues de corruption. L’exemple à cet égard de l’ancien premier ministre malaisien Najib Razak mérite d’être cité. Des accusations de détournement portant sur 4,5 milliards de dollars pèsent sur l’homme d’état non réélu en 2018.

Le rétablissement des droits des communautés autochtones basé sur l’établissement de cartes constitue un élément clé de la réussite de politiques environnementales durables. Joko Wikodo préside actuellement la République d’Indonésie. Monarchie constitutionnelle, la Malaisie est actuellement gouvernée par son premier ministre Mahathir Mohamad.

A l’étude de Pongo, avec Uexküll

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Orang-outan mâle : Lien

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La main et le pied sont préhensiles : Lien
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Le déplacement préférentiel dans les arbres en hauteur a modelé la longueur des bras et des jambes de l’orang-outan : Lien
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Rivières de Bornéo : Lien

Le grand singe roux dont la taille des bras dépasse celle des jambes se déplace lentement  dans les forêts de faible altitude, en des lieux reculés, parfois marécageux ou escarpés de Bornéo et des provinces nord de Sumatra. Les orangs-outans se montrent naturellement farouches. Les individus entièrement sauvages tentent volontiers de repousser de différentes manières les intrus qui croisent leur chemin.

Physiquement puissants, ils ne sautent pas, évoluent bruyamment d’arbre en arbre. Ils se servent du poids de leur corps pour faire ployer de jeunes troncs et ainsi se déplacer en hauteur. Ils ne savent pas nager et sont contraints par le parcours des rivières et des fleuves. Les biologistes caractérisent trois espèces : Pongo pygmaeus à Bornéo, Pongo abelii et Pongo tapanuliensis à Sumatra. Partons si vous le voulez bien à la découverte des écosystèmes préservés de Bornéo et Sumatra.

Nous nous munirons pour mieux comprendre les comportements animaux d’un guide philosophique mis au point par Jakob von Uexküll (1864-1944), l’un des fondateurs de l’éthologie. Dans son livre paru en 1934 et disponible en édition française sous le titre Mondes animaux et monde humain la notion d’Umwelt est développée. Umwelt peut être traduit par Monde perceptif, Monde propre ou bien encore Monde sensoriel, Milieu proche perçu. Le biologiste étudie à l’aide de ce concept les comportements de certains animaux tels que la tique, l’oursin, l’amibe, la méduse, le ver marin, le poisson, les abeilles.

Pour Uexküll, les animaux pas plus que les hommes ne doivent être considérés comme des machines ou des objets. Leurs systèmes de perception guident leurs intentions, les comportements individuels et collectifs, les communications et les actions. Chaque espèce dispose de son propre Umwelt, de sa capacité à percevoir et comprendre le monde qui l’entoure. Hommes et animaux deviennent alors sujets et acteurs. La démarche d’Uexküll précède par certains de ses aspects théoriques celle des cybernéticiens. Elle se fonde cependant sur l’observation de la nature et de l’homme, plutôt que sur celle des machines. Ce philosophe du XIXème pourrait être qualifié de relativiste et naturaliste, précurseur de la biosémiotique et de l’éthologie. Il aime à citer les mots de l’économiste Werner Sombart :

“Il n’existe pas de forêt en tant que milieu objectivement déterminé. Il y a une forêt pour le forestier, une forêt pour le chasseur, une forêt pour le botaniste, une forêt pour le promeneur, une forêt pour l’ami de la nature, une forêt pour celui qui ramasse du bois ou celui qui cueille des baies, une forêt de légende où se perd le petit poucet”.

L’histoire de Bornéo, comme celle de toutes les îles, semble double. Il y a la zone côtière des ports, des mangroves et des plages. Tel Joseph Conrad aux avant-postes du progrès, on y rêve de découvertes, de commerce et d’or, de pétrole et d’aventures. C’est le lieu des marins, des pirates, des pêcheurs, des commerçants. Et puis l’intérieur des terres et les forêts primaires, défendues depuis toujours par les Gayo et les Punans, lieu de vie de l’emblématique homme des bois au parcours de son territoire, de son existence. Métaphore duale et paradoxe de ce que sont tous les êtres vivants ? Goût de liberté et de possession. Appétit de nouveaux espaces et sentiment d’appartenance. 

Longtemps l’homme s’est cru maître de l’arbre alors qu’il n’en est qu’une feuille remarquable. Partons à la découverte de ces deux îles sous les alizés et les moussons. A quoi rêvent les orangs-outans, là-bas ? 

  • Mondes animaux et monde humain, von Uexkuell, 1965 : Lien
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Schéma du « monde intérieur » (Innenwelt), complémentaire du Umwelt, publié par von Uexküll en 1920. La boucle de rétro-action (Neuer Kreis : nouveau cycle) chère aux cybernéticiens relie les organes de la mémoire (Merk-organ) et les organes dédiés à la manipulation et à l’action (Handlungs-organ).  : Lien

Vidéos

  • Un orang outan se déplace en forêt de branche en branche. Orangutan tree sways, 2012, 1:42, Lien
  • Un orang-outan mâle de Bornéo sélectionne et casse des branches. Il les accroche autour de son cou pour les transporter. Bornean orangutan making necklace, 2017, vidéo 1:35, Lien
  • Le cri long d’un mâle dominant de Bornéo. Adult male Bornean orangutan long call, 2015, vidéo 0:54, Lien
  • Von Uexküll – Les relations aux animaux CH.1 EP.11, 14:35, Lien, Restez sauvages !

Lire aussi sur archivEngines

Les singes peuvent ils lire ?

« Nous sommes juste une race avancée de singes sur une planète mineure d’une étoile très ordinaire. Mais nous sommes capables de comprendre l’Univers. Cela fait de nous quelque chose de très spécial. » Stephen Hawkins, 1988

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En moyenne, la réalisation d’une baguette pour capturer des termites ou des fourmis nécessite au minimum trois modifications par rapport à la branche initiale. La présence d’autrui lors de cette tâche motrice peut favoriser la performance. Lien

Parmi les 188 espèces actuelles de primates, nous savons bien qu’une seule est capable de s’exprimer en plusieurs milliers de langues offrant de riches sémantiques. Seul les humains peuvent fabriquer en masse des vêtements seyants, des objets utiles, des nourritures sophistiquées, des bateaux, des voitures et des avions. Seul l’homme peut s’adapter rapidement à de multiples contextes, se réunir en foules, mener à bien des entreprises, organiser des marchés, faire prospérer des capitaux, bâtir des villes ou conduire des politiques. Il peut alors sembler vain de chercher chez d’autres espèces les traces de cette technique de mémorisation et de calcul, de cette forme de culture qu’est l’écrit.

Un environnement particulier s’avère en effet nécessaire à l’apprentissage et à la pratique de la lecture et de l’écriture. Des gestes, des langages et des grammaires doivent être acquis dès le plus jeune âge pour que les actions codifiées du regard et de la main deviennent instinctives et efficaces. L’écriture matérialise la pensée, décrit les gestes et les intentions, codifie le langage. Culture matérielle, elle est aussi le produit de l’interaction entre un être vivant et un médium. L’observation des prémisses de cette activité chez les grands singes se limitera donc à l’observation de quelques traits de comportement naturel, à la description de rares expériences d’apprentissage en laboratoire, difficilement reproductibles mais significatives.

Les singes, comme le remarque Darwin dans L’expression des émotions chez l’homme et les animaux, partagent avec l’homme des expressions corporelles et faciales, signes de leurs intentions et émotions, mode de communication immédiat conservé par l’évolution. Ils vocalisent, développent dans les arbres et au sol des comportements, des structures sociales, des langages corporels et des cris adaptées à leur environnement et à leur mode de vie. Des signaux particuliers servent ainsi d’alerte face aux prédateurs. Des cultures spécifiques à certains groupes sont mises en évidence chez les primates. Ils sont capables d’empathie et peuvent résoudre des problèmes relativement complexes.

Les grands singes sont caractérisés par leur main préhensile incluant un pouce opposable. Les doigts, la main et le bras jouent également le rôle d’outil de communication. Le pied remplit les mêmes fonctions. Une femelle chimpanzé peut par exemple demander à son petit de grimper sur son dos en faisant un geste du pied, tout en poursuivant sa marche au sol. Les outils manipulés incluent des pierres, des tiges, des lances, des feuilles et des mousses. Certains gorilles, orangs-outans et chimpanzés se soignent à l’aide de plantes. Des feuilles mâchées, écorces et tiges de plantes particulières sont utilisées pour leurs propriétés antiparasitaires ou anti-inflammatoires. En matière de primatologie, les travaux fondateurs et sur le terrain de personnalités comme Dian Fossey, Jane Goodall, Birutė Galdikas ou Takayoshi Kano sont complétés par des expériences de cognition menées en laboratoire sur de longue durées.

L’environnement naturel doit être en effet expressément distingué de la semi-liberté ou de la captivité. Les changements de comportement induits s’avèrent majeurs. Des expériences de psychologie cognitive menées dans les années 70 et 80 sur des individus tels que Chantek (orang-outan), Koko (gorille), Washoe ou Kanzi (chimpanzés) fournissent de nombreuses indications sur les possibilités et les limites des grands singes. Ceux-ci nous ressemblent par de très nombreux points, montrent des spécificités et sont possiblement dangereux parvenus à l’age adulte. Leur force physique est supérieure à celle de l’homme. Les éthologues et soigneurs à leur contact leurs attribuent des valeurs intellectuelles, morales et politiques. 

Par ailleurs, toutes les espèces de grands singes sont actuellement en danger d’extinction. Les animaux complètement sauvages deviennent rares. Des bonobos servent de viande de gibier, des orangs-outans et des chimpanzés sont vendus comme animaux domestiques ou animaux de zoo. La déforestation menace leur territoire, impactant le climat global. Les primates sont considérés en laboratoire comme des modèles de l’homme et servent de manière réglementée lors d’essais pharmaceutiques ou neurologiques. Les singes nous interrogent au présent, sur la gestion de l’environnement naturel et sur leur place dans l’anthropocène. 

Au cours de cette première saison dont voici le premier épisode, nous partirons sur les traces de l’écriture et donc de la communication gestuelle et vocale … chez les grands singes. Des vidéos essentiellement documentaires sont compilées. Elles concernent le comportement social, les vocalisations et la manipulation d’outils chez l’orang-outan, le gorille, le chimpanzé commun et le bonobo, dans la nature et en laboratoire. Parce que certaines espèces possèdent de remarquables capacités motrices et sociales, quelques savoir-faire et effets de groupe seront particulièrement examinés.

Des relations génétiques réunissent tous les primates. L’âge du dernier ancêtre commun peut être estimé en millions d’années, si bien que la comparaison équivaut à une sorte de voyage temporel dont le but serait de tirer en comparaison le portrait du dernier ancêtre commun, un portrait non seulement physique mais aussi comportemental et psychologique, moral.  

Serait il possible que nous soyons juste une race avancée de singe, douée pour la lecture et l’écriture – parmi d’autres ? 

Liens

People

Vidéos

  • Gaining the trust of the gorillas, Dian Fossey, 2:50, Lien
  • Interview : comment sauver les primates de l’extinction ? Annette Lanjouw, 2016, 5:14, Lien
  • Animaux trop humains : L’animal et l’outil, France 5, 2016, 52:03, Lien

Textes inspirants

  • L’expression des émotions chez l’homme et les animaux, Darwin, 1872, Lien
  • Ce demi-siècle d’éthologie, Michel Kreutzer, 2015, Lien
  • Flexibilité et intentionnalité dans la communication gestuelle chez les grands singes, Catherine Hobaiter et Richard W. Byrne, 2013, Lien
  • Théorie de l’esprit et communication chez les primates non humains, Laure Legrain, 2013, Lien

Voir aussi

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Accroché à des branches en surplomb de la rivière, un orang-outan de Bornéo frappe l’eau avec une canne, sorte de prolongement de sa main et de sa pensée. Le but est d’effrayer un poisson de telle sorte que celui-ci saute accidentellement sur la rive. Il sera alors attrapé et mangé : Lien 1, Lien 2
Gorilla
Les grands singes nous questionnent sur leur futur dans la nature. Gorille au regard énigmatique photographié au zoo de Cincinnati, Lien
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Figaro’s London Sketch Book of Celebrities, 1874: Prof. Darwin, Lien

Sur les traces de l’écriture : chez les sumériens

« We become what we behold. We shape our tools and then our tools shape us ». McLuhan, Understanding media, 1964.

Nous devenons ce que nous manipulons. Nous façonnons nos outils, et ceux-ci à leur tour nous façonnent.

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Tablette archaïque sumérienne, vers 3200 av. J.-C. environ. Des pictogrammes (main, jarre, épi, palmier, champ irrigué) sont gravés dans des vignettes lisibles de gauche à droite. Les trois encoches en haut indiquent des nombres. Cette tablette en pré-cunéiforme gravée sur calcaire poli a-t-elle valeur de contrat ou de proto-monnaie ? (Musée du Louvre), Lien

Nous utilisons tous les jours presque sans nous en rendre compte de multiples codes culturels. Ceux-ci nous permettent d’apprendre et de comprendre, d’échanger, de nous distraire, de travailler, de construire des outils, des machines et des bâtiments, de marquer un territoire, d’indiquer une identité, d’exercer une profession. Nous lisons des mails, des SMS, des cours, romans, essais, contrats. Nous écrivons également en respectant autant que possible de pénibles orthographes et grammaires. Des codes informatiques, des monnaies, des lois, des écrits scolaires, scientifiques, artistiques et religieux font que le texte reste un des piliers des sociétés modernes. Alors que l’alphabétisation du plus grand nombre représente un défi constant, la maîtrise de la lecture, de l’écriture et du calcul offre en retour de nombreux avantages aux individus et aux sociétés.

Mais qu’est ce que l’écriture ? Vaste question. Les étymologies grecques, latines et sumériennes nous fournissent des pistes. En grec, graphein (γράφειν) signifie « faire des entailles », « graver des caractères », écrire, ou bien encore dessiner et peindre. Le mot se retrouve dans graver, graphe et graphique, stylographe, géographie, biographie, photographie ou stratigraphie. Les épigraphistes scrutent les supports antiques pour en faire surgir des langues et des sens. En latin, scribere, c’est “rayer avec un objet ou une pierre pointue”, puis de manière plus abstraite écrire, rédiger ou enrôler. Scripto (j’écris) se retrouve dans des mots comme inscription, description, manuscrit, transcription, circonscription, scribe et de nombreux autres. En sumérien, deux mots différents sont employés pour désigner l’action d’écrire. sar qui signifie aussi “aller vite et droit”, et hur pour “tracer des dessins” en relation avec les lignes de la main et les présages.

Pour les philosophes, dire ou écrire, c’est créer du sens. Pourtant Platon cite Socrate (Phèdre Lettre VII) se livrant à une critique de l’écrit. “Car, à mon avis, ce qu’il y a de terrible, Phèdre, c’est la ressemblance qu’entretient l’écriture avec la peinture. De fait, les êtres qu’engendre la peinture se tiennent debout comme s’ils étaient vivants ; mais qu’on les interroge, ils restent figés dans une pose solennelle et gardent le silence.” L’écriture fait intervenir une part mineure de nos capacité perceptives. Brillant orateur, Edouard Herriot n’hésite pas de son côté à brocarder la parole : « Le geste part, le mot suit et parfois la pensée vient”

Dans la parole, communication verbale et non verbale forment un tout. La voix attire l’attention, émeut, explique ou demande de manière immédiate, transportée par quelque vibration de l’air et mouvement des doigts et de la main. Le texte s’en distingue car il nécessite un support, une surface dédiée, simple feuille, pièce de monnaie ou écran d’ordinateur, un médium. Et de la tablette d’argile aux médias de masse (livre, presse, radio, écrans numériques) il n’y a qu’un pas.

Lire, c’est comprendre; écrire, c’est calculer, transcrire une idée, réduire l’incertitude inhérente au futur. Cependant, matérialiser une pensée sous forme de texte nécessite apprentissage et travail, l’action de la main sur un outil et l’effet de l’outil sur le support. Si la langue est le premier des biens culturels partagés, l’écriture la seconde puissamment, susceptible d’être copiée, subtilement transformée, enrichie ou bien pourquoi pas objet de jeux.

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Vermeer, Femme écrivant une lettre et sa servante, vers 1670, Lien

Ecrire certes, mais comment, pour qui et pourquoi ? La sémiologie distingue deux notions. D’un côté le signifiant, le code, le signe ou le symbole. De l’autre le signifié, la sémantique, le sens fourni par le langage. La linguistique quant à elle étudie le langage et distingue la forme, la sémantique et le contexte. Les sciences de l’information et de la communication proposent une vision plus technique, moins attachée au sens et plus aux canaux et médias utilisés. L’émetteur, le message, le médium, le canal de diffusion, le public visé (le récepteur) sont caractérisés.

Le traitement automatique du langage et l’intelligence artificielle se penchent de différentes manières sur la question des textes et de leur sens. Des nuances liées à l’usage doivent être apportées. Ainsi, la liste des courses se distingue nettement de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Ces deux textes partagent pourtant les mêmes caractères, une même langue et un même support papier !

Le texte peut servir d’une part de mémoire individuelle à court terme, de l’autre de mémoire collective à long terme, copié en multiples exemplaires et traduit en plusieurs langues. Discutée conjointement, remaniée, révisée, étendue, des réunions se suivent, des paragraphes fusionnent et voilà une proclamation. Tel un chromosome patiné par les forces de l’évolution, des théories, des proses, des vers ou des musiques subissent de multiples remaniements avant de trouver un aspect conforme aux attentes de l’auteur, prêt à la publication ou au chant.

Si nous nous intéressons à l’écriture, il conviendra d’écouter ce que nous en disent les psychologues évolutionnistes, les paléoanthropologues, les archéologues, les historiens, les neurologues. Les grands singes étudiés dans la nature et au laboratoire permettent de mieux comprendre les éléments spécifiquement humains. Ecrire nécessite l’apprentissage de longues listes de mots et de règles, une quasi immobilité soutenue face à un support, la mise à disposition d’un matériel et d’un environnement adéquat, stable dans la durée, stimulant dans la pensée. Plusieurs évolutions et révolutions semblent jalonner cette invention.

Dans cette série de billets dont voici le premier, l’étude des grands singes, l’anthropogenèse et l’hominisation seront survolés, de même que le début du néolithique et l’invention de l’agriculture. Nous nous attarderons plus longuement sur la fin de cette période qui voit l’émergence d’un réseau de cités-États dans le pays de Sumer. Nous regarderons l’apogée, le déclin et l’héritage laissé par cette civilisation née à l’embouchure du Tigre et de l’Euphrate.

Alors que les hiéroglyphes égyptiens sont déchiffrés par Champollion à partir de 1820, des tablettes d’argile écrites en cunéiforme et provenant d’Assyrie sont acquise à la même époque par des musées. Une langue antique, l’akkadien est tout d’abord comprise dès 1857, révélant un pan entier de l’histoire presque oublié. En 1920, des textes en sumérien, langue antérieure à l’akkadien et écrite en cunéiforme sont découverts à Uruk, ville nommée Erek dans le Livre de la Genèse, actuellement Warka. Ils sont datés de 3200 av. J.-C. environ. Plusieurs centaines de kilomètres en amont, sur les berges de l’Euphrate et de ses affluents, des tablettes similaires sont retrouvées lors de fouilles à Tell Brak (1937) et Habuba Kabira (1967), marques d’échanges commerciaux à longue distance, au fil du fleuve.

A la recherche de faits convaincants, de sagas inspirantes et d’étranges paradoxes, remontons les cours de l’Euphrate et du Tigre, remontons le cours du temps, suivons les routes de la culture si vous le voulez bien. Techniques et pratiques populaires, formations et informations échangées, intérêts commerciaux, travaux collectifs, décisions guerrières stratégiques, croyances partagées et activités pacifiques semblent prévaloir à de multiples innovations.

  • Destroying Cultural Heritage in Syria 2011-2017, Lien
  • Archéologie : en Irak sur les traces des Urukiens, L’OBS, C. Fleury, 2016, Lien
  • Histoire de la Mésopotamie, V. Grandpierre, Folio, 2015, Lien
  • Visible language; Inventions of writing in the ancient Middle East and beyond, C. Woods, 2015, Lien
  • Lettres d’une Assyrienne à son mari et réponse de ce dernier (XIXe siècle av. J.-C.), C. Michel, 2015, Lien
  • Le Tigre et l’Euphrate de la discorde, G. Mutin, 2003, Lien
  • Vidéo, L’histoire des Sumériens, ST, TK, JW, 2001, Lien
  • Vidéo (en), Ancient Mesopotamia, 1976, Lien
  • Nassiriya, Sumer, Sumérien, Cunéiforme, Débuts de l’écriture en Mésopotamie,
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Les aménagements et les débits mensuels à différents points de mesure du Tigre et de l’Euphrate en 2003. Des chaînes montagneuses constituent des barrières dont les sommets atteignent aisément 4000 à 5000 m.  A l’ouest s’étend le désert. A l’époque sumérienne, le littoral était proche de l’actuelle Nassirya. Des crues importantes et régulières se produisaient en avril et mai endommageant les canaux d’irrigation. Les marais fournissaient des ressources sous forme de poissons et d’élevage bovin. La plaine mésopotamienne constitue toujours un carrefour propice aux échanges tant fluviaux que maritimes ou routiers. Lien
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Sceau cylindre attribué à la période Djemdet-Nasr (3100-2900 av. J.-C.), (Musée du Louvre), Lien
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Pour les sumériens, cette barque en forme de croissant de lune orienté vers le haut est une représentation de Nanna (Sîn), divinité personnifiant la lune dont le temple principal se trouve à Ur. La même forme en croissant se retrouve dans les cornes des bovins. Nanna est invoqué afin d’assurer la fertilité des troupeaux. Les phases de la lune tout autant que le soleil rythment le calendrier sumérien. Barque en argent, tombe royale d’Ur PG789, vers 2700 av. J.-C., Lien

Traduction d’un texte sumérien

Comment les graines sont venues à Sumer

Les hommes avaient l’habitude de manger l’herbe avec leur bouche, comme des moutons. À cette époque, ils ne connaissaient pas les graines, l’orge et le lin. Enlil a fait lever ses courants d’air aux environs comme lorsqu’un cerf escalade des collines …… en terrasses. Il regarda vers le sud et vit la large mer; il regarda vers le nord et vit la montagne de cèdres aromatiques. Enlil entassa l’orge, le donna à la montagne. Il entassa la générosité de la terre, donna lorge « innuḫa » à la montagne. Il ferma l’accès à la colline grande ouverte. Il …… sa serrure, que le ciel et la terre fermèrent rapidement (?), son verrou qui …….

Faculty of Oriental Studies, University of Oxford, Lien

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Photos from 1967 reveal a lost culture in Iraq, National Geographic, 2015, D. Dimick, Lien

Voir aussi