Sur les traces de l’écriture latine : d’Uruk à Ougarit et Byblos

We become what we behold. We shape our tools and then our tools shape us.

Nous devenons ce que nous contemplons. Nous façonnons nos outils et ensuite nos outils nous façonnent.

McLuhan, Understanding media, 1964.

Pour le sociologue des médias McLuhan, les outils de communication influencent de manière majeure les auteurs, les lecteurs et auditeurs. Les textes, images, sons, vidéos que nous regardons et écoutons modifient de manière non négligeable nos comportements. Aussi leur physique, leur logique, les environnements nécessaires à leur transmission, de même que leur évolution méritent quelque attention. Parmi les médias du présent – journaux, télévision, affiches, internet, smartphone – l’écrit reste incontournable. Cependant, les codes véhiculés par les touches des claviers des machines électroniques, leurs origines fondamentales restent peu connues. Que signifie pour les grands Anciens πάπυρος (papyros) ou βύβλος (byblos) ? Qu’en est il grossièrement de l’histoire de l’alphabet latin synonyme d’apparition de notre histoire ? Qui sont les acteurs de l’écriture informatique des alphabets modernes et anciens ?

Les premières traces des alphabets dérivés du phénicien se trouvent dans des bibliothèques, des archives et des musées. Et les supports du passé s’avèrent bien différents de ceux du présent : poterie, ostracon, tablettes d’argile et de cire, papyrus, parchemin, pierre. L’épigraphiste relève les inscriptions des bornes et stèles, monuments et édifices, vases et artefacts divers. Le récit des archéologues montre que l’invention de l’alphabet phénicien, puis grec, étrusque et latin se fait en de plusieurs étapes. De multiples variantes coexistent avant que des systèmes d’écriture ne soient formalisés en quelques centaines d’années seulement.

Suite aux travaux de Champollion (1790-1832) et de Rawlinson (1810-1895) vers 1850, des égyptologues et assyriologues, des philologues se lancent dans le déchiffrement d’écrits en provenance du Liban, d’Irak, de Syrie, d’Iran, d’Afghanistan, de Turquie, d’Égypte, de Grèce et d’Italie. Récits mythologiques et fragments archéologiques apportent des réponses qui parfois se croisent et s’entremêlent. Un récit en 6 étapes sur l’écriture occidentale classique et numérique est ici proposé.

  1. Une brève philosophie de l’écrit
  2. Uruk
  3. Ougarit
  4. Byblos
  5. En mer Égée
  6. Unicode
  7. Comment les graines sont venues à Sumer

1. Une brève philosophie de l’écrit

L’écriture formalise à la fois la phonétique – la prononciation – et la sémantique d’une ou de plusieurs langues. Son apparition procure aux premiers peuples qui l’adoptent de nombreux avantages.

Au tout début, si l’on en croit la mythologie égyptienne, Thot, messager et archiviste des dieux aux savoirs illimités aurait inventé l’écriture, les sciences et les techniques. Quelques milliers de kilomètres plus à l’ouest, en Mésopotamie, le dieu mineur du savoir et de l’écriture Nabû fut vénéré au XXIVe siècle avant notre ère. Des formes primitives d’écritures hiéroglyphiques et cunéiformes apparaissent simultanément en Égypte et en Mésopotamie vers 3200 conjointement avec des systèmes de notation des nombres. Les plus anciens papyrus retrouvés en Égypte – le journal de Merer – sont contemporains de la construction des grandes pyramides (c. 2560–2550 avant notre ère).

Les philosophes grecs se sont posés quelques questions. Platon délivre un message en donnant la parole à Socrate – lui-même non lettré – dans Phèdre Lettre VII. “Car, à mon avis, ce qu’il y a de terrible, Phèdre, c’est la ressemblance qu’entretient l’écriture avec la peinture. De fait, les êtres qu’engendre la peinture se tiennent debout comme s’ils étaient vivants ; mais qu’on les interroge, ils restent figés dans une pose solennelle et gardent le silence”. Dans un cadre didactique ou bien juridique, la critique de Socrate attire l’attention sur le fait que savoir lire ne signifie pas forcément pouvoir expliquer une pensée, comprendre une philosophie, connaître une loi et son application, réaliser un calcul.

L’historien et géographe Hérodote mort vers 425 avant notre ère voit en l’alphabet grec des origines distinctes de l’écriture égyptienne. Les grecs de l’antiquité créditent le roi légendaire Cadmos, fondateur de la cité de Thèbes, de l’introduction en Grèce de l’écriture phénicienne. Hérodote estime que Cadmos aurait vécu environ 1600 ans avant lui, soit vers 2000 avant notre ère. Que disent les archéologues de cette tentative de datation d’Hérodote ? Que pouvons nous croire raisonnablement ? Le sens de l’écriture – de gauche à droite ou l’inverse – varie pour le grec archaïque notamment. Les archéologues et épigraphistes montrent les rôles particuliers qu’ont pu jouer certaines cités-états.

Les étymologies grecques, latines et sumériennes nous fournissent des pistes sur les premiers gestes nécessaires. En sumérien, deux mots différents sont employés pour désigner l’action : “sar” qui signifie aller vite et droit, et “hur” pour tracer des dessins en relation avec les lignes de la main et les présages. En grec, “graphein” (γράφειν) signifie faire des entailles, graver des caractères, écrire, ou bien encore dessiner et peindre. Le mot se retrouve dans graver, graphe et graphique, stylographe, géographie, photographie, graffiti, épigraphe ou paléographe, etc.

En latin, “scribere”, c’est rayer avec un objet ou une pierre pointue, puis de manière plus abstraite écrire, rédiger ou enrôler. Le verbe “scripto” (j’écris) se retrouve dans des mots comme inscription, description, manuscrit, transcription, scribe et de nombreux autres. L’écriture sert indifféremment le mythos et le logos, la littérature et la raison, la passion et la logique, les lettres et les chiffres. Elle matérialise un discours sur le monde, transporte des idées dans l’espace et le temps.

Vermeer, Femme écrivant une lettre et sa servante, vers 1670, Lien

La sémiotique de Charles Sanders Peirce et la sémiologie de Ferdinand de Saussure distinguent le signifiant, le code, le signe ou le symbole, et le signifié, la sémantique, le sens et les subtilités fournies par les signes et le langage. La linguistique quant à elle discute de la forme, de la sémantique et du contexte. Du fait de la longueur de l’apprentissage et du poids des traditions, il y a du social et du politique dans la capacité à lire et écrire des populations. Acte généralement individuel, l’écriture distingue le lettré du non lettré. Des styles familiers, administratifs, journalistiques, scientifiques caractérisent les types de relations que l’auteur souhaite entretenir avec le lecteur.

Les règles du signifié – la sémantique – s’avèrent subtiles et non régies par les statistiques. Pour Richard Feynman, l’écriture est une sorte d’information, et “l’information est nécessairement physique”. La voix attire l’attention, émeut, explique ou demande de manière immédiate, intonation et mouvement des doigts et de la main, transportée par quelque vibration de l’air, mode de communication multimodale. Le texte s’en distingue car il nécessite un support solide, une surface dédiée, simple feuille, enveloppe et lettre, paroi, pièce de monnaie ou écran d’ordinateur, un médium lié à la présence de lumière, garant d’une certaine permanence temporelle de l’information écrite.

Les révolutions du XIXe siècle concernent la transmission électriques de l’information. Les codes Morse, Baudot et ASCII sont mis au point successivement. Scientifique du XXe siècle, Claude Shannon s’intéresse exclusivement au signifiant et à sa transmission, à la fréquence des caractères et aux statistiques. L’encodage de l’information peut s’exprimer dans un signal, un signe, un alphabet, une langue, une grammaire. Chaque caractère d’un message ou bien chaque son d’une phrase peut être codé en un signal quantifiable en bits. Le signifié possiblement identifié à la sémantique ne peut être modélisé par Shannon. Plus le nombre de signes possibles est élevé, plus grande est l’entropie c’est à dire le désordre, le nombre de choix possible pour chaque écriture d’un caractère.

Ainsi, des logiques de communication statistiquement différentes sont adoptées pour écrire le chinois et les langues latines. D’un côté de très nombreux signaux représentent de multiples signifiants, de l’autre un faible nombre de lettres combinées en mot et phrases plus longues rendent également possible une infinité de signifiants. L’encodage des caractères peut être optimisé en nombre de bits dans les deux cas.

Car bien sûr, au fondement de toute lecture et écriture se trouve la logique patiemment enseignée dans les écoles primaires et parfois comprise spontanément par l’enfant. Dès que celui-ci apprend qu’une consonne comme « T » et qu’une voyelle comme « O » font la syllabe « TO » et que trois syllabes assemblées peuvent faire « TOMATE », alors l’enfant sait lire le français écrit en alphabet latin. S’il avait appris que « TO » s’écrit « 𐠰 », « MA » égal « 𐠔 » et « TE » vaut « 𐠮 », alors il connaîtrait le français écrit en syllabaire chypriote, une sorte de syllabaire pratiquée du XIe siècle av. J.-C. au IVe siècle environ « 𐠰 𐠔 𐠮 ». Avec ce codage, 3 caractères seulement au lieu de six permettent d’écrire le même mot. Pouvons nous faire plus court encore ? Assurément en utilisant un idéogramme comme celui-ci par exemple 😉 smiley clin d’œil.

Mais débutons notre enquête sur l’histoire de l’écriture latine si vous le voulez bien au Moyen-Orient, à l’embouchure de l’Euphrate et du Tigre en actuel Irak.

  • Antiquité : entre culture orale et culture écrite, des frontières mouvantes, 2019 : Lien

2. Uruk

Tablette sumérienne
Tablette archaïque sumérienne, vers 3200 av. J.-C. environ. Des pictogrammes (main, jarre, épi, arbre, champ irrigué) sont inscrits dans des vignettes lisibles de gauche à droite. Les trois encoches en haut indiquent des nombres. Ce jeton gravé en proto-cunéiforme a-t-il valeur de salaire ou de contrat ? (Musée du Louvre) : Lien

Les premières tablettes cunéiformes se trouvent exhumées au 18ème et 19ème siècle. Les pionniers du déchiffrement se nomment André Michaux (1746-1802), Georg Friedrich Grotefend (1775-1853), Edward Hincks (1792-1866), puis surtout Henry Rawlinson (1810-1895), Jules Oppert (1825-1905). Une langue antique, l’akkadien est tout d’abord comprise dès 1857, révélant un pan entier de l’histoire oublié durant quelques millénaires.

L’enthousiasme anime les pionniers épigraphistes et assyriologues car certaines similitudes sont trouvées entre les légendes mésopotamiennes de l’âge du cuivre comme « L’épopée de Gilgamesh » et les récits bibliques du déluge. Des découvertes archéologiques datées de 1920 montrent que l’écriture cunéiforme avec calame sur tablette d’argile apparaît à Uruk, dans un réseau régional de cité-états. Des scribes et leurs écoles développent et maintiennent des codes et des savoirs qui apparaissent progressivement plus complexes. Première des révolutions de la transmission de l’information, l’écriture sert à tenir des comptabilités, à notifier des contrats, à échanger des lettres sur tablette d’argile. Des titres de propriété gravés sur pierre -des kuddurus – apparaissent préservés dans des temples, gravés sur pierre. Des écrits mathématiques, astrologiques et religieux sont également excavés et étudiés.

Kudduru (v. 1099–1082 av. J.-C.) de l’époque kassite avec motifs iconographiques surmontant un texte akkadien en cunéiforme. Ce titre de propriété est déposé dans un temple sous la protection du dieu Nabû, patron des scribes et maître des « tablettes aux destins ». L’emblème animal, le serpent dragon, figure sur la stèle. Le texte en akkadien mentionne qu’un champ est constitué en dot par Tsir-Utsur pour sa fille Dur-Sarginaïti. Collecté en 1784 par Jules Michaux. Des références religieuses précèdent les descriptions notariales afin d’en signifier l’aspect officiel et engageant : Lien

Puis des textes plus anciens encore sont découverts. Ils sont écrits en sumérien, une langue antérieure à l’akkadien. Des fouilles sont menées à partir de 1927 par Julius Jordan et le Deutsche Orientgesellschaft à Uruk, ville nommée Erek dans le Livre de la Genèse, Warka en arabe mésopotamien. Gilgamesh en aurait été le roi légendaire et en aurait bâti les remparts. Des recherches ultérieure montrent que les premiers écrits sumériens dateraient de 3200 av. J.-C. environ. Sur les berges de l’Euphrate et de ses affluents, plusieurs centaines de kilomètres en amont, des tablettes datées de la même époque sont retrouvées lors de fouilles à Tell Brak (1937) et Habuba Kabira (1967), marques d’échanges commerciaux à longue distance. Des courriers transitent sur les voies terrestres et fluviales, soutenant une économie dans laquelle les cités pratiquent l’irrigation des champs de céréales et la culture des dattes, les montagnes fournissent bois et minerais, et les marais de l’embouchure sont des lieux d’élevage de bovins et de pêche.

La civilisation sumérienne émerge vers 3500 avant notre ère à l’embouchure du Tigre et de l’Euphrate. Les cités-États dirigées par des rois maîtrisent la poterie, l’artisanat, les arts du commerce (poids et mesures, calendriers), du gouvernement d’une cité et de la guerre. Des sceaux-cylindres servent à identifier les propriétaires de jarres scellées par de l’argile et entreposées dans des greniers collectifs. Ces mêmes sceaux indiquent des identités sur des correspondances et contrats et sont portés en collier par le propriétaire. Les sémantiques véhiculées apparaissent progressivement plus complexes avec la formation de scribes. La stèle du Code de Hammurabi visible au musée du Louvre et datée de 1750 environ est un texte juridique mésopotamien qui décrit les lois de Babylone.

Les mathématiques, tables de multiplication et opérations font partie de l’enseignement de base des scribes. La notation en sexagésimal positionnel en usage à cette époque s’avère particulièrement intéressante. Le nombre 60 est en effet divisible de manière entière par 2, 3, 4, 5, 6, 10, 12, 15, 20 et 30 ce qui facilite de multiples opérations. 60 au carré vaut 360 et 360 correspond à 5,25 jours prêt au nombre de jour d’une année. Proposées par les astronomes et géomètres babyloniens, reprises par les grecs et les égyptiens de l’antiquité tardive, ces bases 60 et 360 , restent utilisées de nos jours pour mesurer le temps et les angles et vont influencer la naissance de la géométrie.

Plus de 800 signes, phonogrammes et logogrammes, doivent être mémorisés pour écrire en sumérien. 120 signes syllabiques suffisent pour écrire l’akkadien qui devient la langue diplomatique et véhiculaire écrite en actuel Syrie, Iran, Turquie, Israël, Égypte à l’âge du bronze et jusque vers 600 avant notre ère; le cunéiforme se décline alors en akkadien, élamite, éblaïte, hittite, vieux perse.

  • Histoire de la Mésopotamie, V. Grandpierre, Folio, 2015, Lien
  • Ancient Mesopotamia, vidéo (en) 1976, 9:34 : Lien
  • L’histoire des Sumériens, ST, TK, JW, vidéo 2001, 51:22 : Lien
  • Le Tigre et l’Euphrate de la discorde, G. Mutin, 2003, Lien
  • Destroying Cultural Heritage in Syria 2011-2017, Lien
  • Lettres d’une Assyrienne à son mari et réponse de ce dernier (XIXe siècle av. J.-C.), C. Michel, 2015, Lien
  • L’écriture cunéiforme, écrire et compter, vidéo 2015, 17:17 : Lien
  • Visible language; Inventions of writing in the ancient Middle East and beyond, C. Woods, 2015, Lien
  • Archéologie : en Irak sur les traces des Urukiens, L’OBS, C. Fleury, 2016, Lien
  • Sceaux-cylindres du Proche-Orient ancien, 2020 : Lien
  • Orient cunéiforme : Lien

3. Ougarit

Les pratiques sociales et politiques du cunéiforme remontent le cours de l’Euphrate en quelque sorte pour atteindre au gré des commerces et des conflits les rivages de la Méditerranée. Une autre révolution de l’encodage de l’information apparaît dans le royaume d’Amurru entre le 12ème et 13ème siècle avant notre ère, alors qu’en Mer Égée fleurit la civilisation mycénienne et que Chypre constitue un lieu de commerce du cuivre.

Le royaume est relativement bien connu grâce aux milliers de tablettes trouvées sur les site de Ras Shamra et plus récemment à Ras Ibn Hani. Les habitants d’Ougarit parlent l’ougaritique, langue sémitique distincte de l’akkadien de Babylone ou du hittite de Hattusa et proche du cananéen. La ville-État tire l’essentiel de ses richesses du commerce des lingots de cuivre chypriote, des métaux travaillés, de la pourpre issue des coquillages, du sel, des céréales et du bois en provenance des montagnes de ce qui est maintenant le Liban et la Syrie. Des alliances et rivalités se succèdent pour le royaume stratégiquement localisé au contact de plusieurs civilisations, sur les rivages de la Méditerranée.

Situation géopolitique du Moyen-Orient après les conquêtes hittites de Muwatalli II, vers 1275 : Lien

Ougarit se trouve à cette époque successivement sous influence hittite au nord et égyptienne au sud. Ainsi, la bataille de Qadesh en 1274 av. J.C. oppose en actuelle Syrie les armées de l’empire hittite menées par Muwatalli II et de l’Égypte conduites par Ramsès II. Plusieurs intérêts géopolitiques ont pu pousser le pharaon guerrier à s’aventurer loin de la Basse Égypte. Le bois, le cuivre et l’étain font défaut à l’empire. Des mines antiques de cuivre et d’étain sont exploitées à Chypre alors que des variétés d’essences de bois nécessaires au bâtiment, à la construction navale et pour certaines essences à la médecine font défaut à l’Égypte.

Les archives diplomatiques d’Amarna en Égypte rédigées en akkadien donnent une bonne idée des relations développées à cette époque de la fin de l’âge de bronze entre puissances politiques régionales. Les provinces de la région sous domination égyptienne se nomment du nord au sud Amurru, Apu et Canaan. En actuelle Turquie, les hittites écrivent en cunéiforme et hiéroglyphe hittite. Au sud, les égyptiens pratiquent le hiéroglyphique – la langue sacrée – et le hiératique – une écriture cursive à l’encre sur papyrus écrite de droite à gauche pour les documents de la vie courante.

Ougarit est connue par divers écrits avant d’être découverte et partiellement fouillée dès 1928 par Claude Frédéric-Armand Schaeffer (1898-1982) et René Dussaud (1868-1958). La cité invente et fait usage dans un cadre institutionnel du premier abjad. Dans cet alphabet les voyelles sont absentes et dictées par la phonologie. L’ougaritique comprend 30 signes cunéiformes de type consonantique et se distingue ainsi des systèmes syllabiques et idéographiques précédents. Il s’écrit de gauche à droite. Des signes diacritiques – des accentuations – modifient certains sons. Le lecteur doit connaître la langue pour en établir les voyelles.

Abécédaire d’Ougarit, Musée national de Damas, 1.3 cm x 5.1 cm, argile, 𐎀 (alpa), 𐎁 (bêta), 𐎂 (gamla), 𐎃 (kha), 𐎄 (delta), 𐎅 (ho), 𐎆 (wo), 𐎇 (dzêta)…, vers 1200 av. J.C. : Lien

Les scribes ougaritains doivent connaître l’akkadien de Babylone, des rudiments de sumérien nécessaires à la compréhension du cunéiforme, de même que l’ougaritique et la numération. Un classement alphabétique facilite l’apprentissage des lettres. La promulgation publique de cet alphabet cunéiforme local pourrait être datée de 1230 avant notre ère environ, d’après le sceau personnel du roi d’Ougarit Ammittamru II retrouvé sur certaines tablettes.

Calame pour l’écriture cunéiforme : Lien

L’apprentissage de l’écrit devient plus aisé du fait du nombre remarquablement limité de caractères à connaître. Vers 1180 av. J.C., la ville pillée par des attaques maritimes ou bien hittites cesse toute activité d’écriture. Des conflits et invasions se produisent également en Égypte. Un effondrement civilisationnel marque semble-t-il la fin de l’âge du bronze dans cette région du Levant, et le début de l’âge du fer.

Le site d’Ougarit fournit un corpus significatif de 2000 tablettes environ. Le volume II du Manuel d’Ougaritique de Pierre Bordreuil et Dennis Pardee présente un ensemble de 55 textes ougaritiques, distribués dans les catégories suivantes : textes mythologiques (7 textes), rituels (9), incantations (2), textes scientifiques (2), lettres (15), documents juridiques (5), textes économiques (12) et abécédaires (3). Les textes mythiques d’Ougarit incluent la légende de Keret, le conte de Daniel et Akhat, le cycle de Baal.

Cet alphabet consonantique ougaritique écrit sur tablette d’argile a pu être lui-même fortement influencé par l’alphabet protosinaïtique plus ancien encore mais dérivé de hiéroglyphes phonétiques égyptiens. Les quelques gravures courbes et complexes retrouvées par exemple dans des tombes localisées dans des mines du Sinaï font penser à un alphabet essentiellement peint sur des supports variés, dont probablement le papyrus et non imprimé sur tablette à l’aide d’un calame.

Il est également possible de noter que cet alphabet consonantique se montre contemporain de l’alphasyllabaire chypro-minoen pratiqué à Chypre à l’age de bronze tardif, du XIe siècle av. J.-C. au IVe siècle av. J.-C. environ. Chypre semble avoir été moins touché par l’effondrement de l’âge du bronze et par les invasions maritimes de cette époque mais son système d’écriture n’est pas passé à la postérité.

4. Byblos

Plus au sud en actuel Liban, la ville de Byblos sous forte influence égyptienne parle le phénicien et crée postérieurement à Ougarit l’alphabet phénicien. Daté d’environ 1200 avant notre ère, le premier texte connu se trouve gravé sur le sarcophage d’Ahiram, roi de Byblos. Une culture phénicienne se répand de 1200 à 300 av. J.-C. depuis un ensemble de cités maritimes commerçantes localisées sur la rive orientale de la méditerranée. Les villes principales du royaume sont Byblos et Tyr. La plus célèbre des colonies phéniciennes fut sans doute Carthage fondée officiellement en 814 av. J.-C. en actuelle Tunisie, mais tout le sud de la Méditerranée se trouve parcouru par les guerriers et marchands phéniciens. Des accords commerciaux lient ces cités avec l’Égypte qui a évité victorieusement les invasions et les marchands vont pouvoir commercialiser des rouleaux de papyrus dont la fabrication reste une exclusivité égyptienne. Aussi, le support le support d’argile et le calame sont abandonnés au profit du papyrus, du pinceau et du stylet. Cette question des supports et des instruments d’écriture influence de manière majeure la forme des lettres, des chiffres et des idéogrammes.

L’alphabet phénicien devient l’un des systèmes d’écriture les plus utilisés en méditerranée à la fin de l’âge de bronze. Il évolue et se trouve assimilé par de nombreuses cultures. L’écrivain grec Theophrastus du IVe siècle utilise alors le terme byblos pour désigner une catégorie particulière de papyrus fabriqué comme support d’écriture. Les valeurs phonétiques de certaines lettres changent. Les voyelles (mater lectionis) éliminées par les ougaritains réapparaissent dans les formes tardives du phénicien, facilitant la lecture. A l’inverse de l’ougaritique, le phénicien est généralement écrit de droite à gauche. Comme le suggère Hérodote et le confirment les spécialistes des écritures antiques, l’alphabet grec provient du phénicien et de ses 22 caractères.

Du côté du croissant fertile, le début de l’âge de fer vers 900 av. J.-C. est marqué par l’introduction d’une nouvelle langue véhiculaire d’origine sémitique l’araméen ancien qui remplace progressivement l’akkadien. Une forme modifiée du phénicien, l’alphabet araméen se montre l’ancêtre en quelque sorte de plusieurs alphabets orientaux employés du Levant à l’Inde. Cet abjad se trouve employé de 800 avant notre ère jusqu’à 600 environ. Il se montre particulièrement important car à l’origine des alphabets hébreux, vieux turcs, arabes, brahmis, nabatéens, kharosthis et néo-araméens.

𐤀 (ʾālef), 𐤁 (Bēth), 𐤂 (Gīmel), 𐤃 (Dāleth), 𐤄 (Hē), 𐤅 (Wāw), 𐤆 (Zayin), etc. Alphabet phénicien Mésa vers 842.

Évolution de l’alphabet phénicien archaïque, d’après René Dussaud, 1924
Colonies grecques en bleu, phéniciennes en rouge, étrusque en mauve vers 550 avant notre ère : Lien

Les cités grecques et phéniciennes adoptent le modèle de fondation de colonies portuaires sur le pourtour méditerranéen en se répartissant les zones d’influences entre peuples et cités. Les cultures se trouvent ainsi transmises entre métropole et ports affiliés avec lesquels des relations privilégiées sont entretenues. C’est à partir des 22 symboles de l’alphabet phénicien que de multiples variantes locales d’alphabets se développent simultanément en Grèce antique lors de la période archaïque et au début de la période classique.

5. En mer Égée

Les archéologues distinguent parmi les grandes catégories l’eubéen, l’ionien, l’athénien et le corinthien pratiqués principalement de gauche à droite (athénien, ionien), de droite à gauche (eubéen) ou en boustrophédon dans lequel les lignes sont notées alternativement dans un sens et dans un autre. L’alphabet grec à 24 lettres devient standardisé vers 400 avant notre ère. Le sens de l’écriture grecque, de gauche à droite se trouve normalisé en -403 par décision de l’archonte d’Athènes Archinos. Les voyelles a, e, i, o, u se trouvent ajoutées par détournement de certains signes ou bien par ajout en fin de liste de nouvelles lettres le U et le O long.

Cependant les grecs voisins de la mer Égée généralisent progressivement et de manière variable les voyelles. Ils introduisent notamment l’oméga et adaptent l’alphabet phénicien à leurs dialectes en adoptant des sens de l’écriture variables selon les supports et les usages.

Les alphabets grecs archaïques : Lien

L’alphabet des phéniciens et des grecs se trouve adopté à grande vitesse sur tout le pourtour méditerranéen. L’écriture de l’île grec d’Eubée se montre particulièrement intéressante pour notre histoire. Elle se pratique de gauche à droite ou bien en boustrophédon, c’est à dire alternativement dans un sens et dans l’autre selon les lignes. La forme des lettres donne le sens de la lecture. Cet alphabet devient progressivement adopté par les étrusques.

Les différentes formes de l’alphabet grec donnent ultérieurement naissance à l’écriture étrusque en actuelle Toscane vers 700 avant notre ère, puis au latin vers le Vème siècle, au cyrillique en Grèce, au copte en Égypte. Les pratiques de et en particulier dans la péninsule italienne à partir de 700 avant notre ère environ. Le terme de « vieil italique » désigne plusieurs alphabets dérivés de l’eubéen. Un sens de l’écriture de gauche à droite est privilégié dans cette écriture. Tout comme en Grèce, plusieurs alphabets deviennent pratiqués en différentes langues et régions de la péninsule.

Les archéologues distinguent ainsi l’alphabet étrusque adapté à la langue du même nom à partir de 700 et pratiqué dans ce qui est de nos jours la Toscane, l’alphabet osque, l’alphabet de Lugano, l’alphabet de Nuceria ainsi que l’alphabet latin archaïque.

Tablette de Marsiliana (Tascane), abécédaire étrusque écrit de gauche à droite, vers 700 (support en ivoire, la cire est déposée sur le plateau central) : Lien

Une notation particulière est adoptée simultanément pour les chiffres inspirée de l’ordre alphabétique des lettres, avant que ne se développe la numération attique à l’origine des chiffres romains.

Notation des chiffres en grec ancien : Lien
──o Écritures protosémitiques
  ├─o Alphabet linéaire ou Protosinaïque (XVIe siècle av. J.-C.)
  ├─o Ougaritique (XIIIe siècle av. J.-C.), 
? ?
 |└─o Écritures arabiques (début du Xe siècle av. J.-C.)
 |  ├─o Nord-arabiques (Safaïtique, Thamoudéen, etc.)
 |  └─o Sud-arabiques
 |    └─o Guèze
 |    └─o Himyarite
 └─o Phénicien (XIe siècle av. J.-C. - Xe siècle av. J.-C.), Byblos
      ├─o Paléo-hébreu (IXe siècle av. J.-C., remplacé au VIe siècle av. J.-C. par l’Hébreu carré)
      ├─o Punique
      ├─o Araméen (IXe siècle av. J.-C.)
      | ├─o Hébreu carré (VIe siècle av. J.-C.)
      | ├─o Écritures d’Asie centrale (Sogdien, Ouïgour, Mongol, Mandchou, etc.)
      | ├─o Karoshti (IIIe siècle av. J.-C.)
      | ├─o Brahmi (milieu du IIIe siècle av. J.-C.)
      | ├─o Nabatéen (Ier siècle av. J.-C.)
      | └─o Syriaque (Ier siècle apr. J.-C.)
      | :
      |   └─o Arabe (VIe siècle apr. J.-C.)
      └─o Grec (IXe siècle av. J.-C.)
        ├─o Étrusque (VIIIe siècle av. J.-C.)
        | └─o Latin (Ve siècle av. J.-C. - IVe siècle av. J.-C.), Rome
        ├─o Copte (IVe siècle apr. J.-C.)
        ├─o Géorgien (début du Ve siècle apr. J.-C.)
        ├─o Arménien (début du Ve siècle apr. J.-C.)
        └─o Cyrillique (IXe siècle apr. J.-C.)

6. Unicode

C’est des travaux conjoints de Joe Becker (Xerox), de Lee Collins et Mark Davis (Apple) qu’émerge en 1980 le standard Xerox Character Code Standard (XCCS) dont l’objectif est d’encoder de manière unique l’ensemble des écritures pratiquées au niveau mondial. Aidé de Peter Fenwick et Dave Opstad, Joe Becker publie en août 1988 une première proposition brouillon qu’il nomme Unicode 88. Le groupe de travail sur Unicode s’étend en 1989 pour inclure Ken Whistler et Mike Kernaghan (Metaphor), Karen Smith-Yoshimura et Joan Aliprand (RLG), Glenn Wright (Sun Microsystems). Michel Suignard et Asmus Freytag (Microsoft) de même que Rick McGowan (NeXT) rejoigne le groupe.

La plupart des travaux de mapping entre les nouveaux et anciens codes se trouvent formalisés fin 1990 et une version brouillon finale d’Unicode devient diffusée à la fin de cette même année. Le Consortium Unicode à but lucratif est enregistré en Californie le 3 janvier 1991 et le premier volume du standard 1.0.0 Unicode est publié en octobre 1991. Le second volume couvrant les caractères chinois est publié en juin 1992. La plupart des systèmes d’écriture présents et quelques uns du passé deviennent encodés sur 8, 16 ou 32 bits (UTF-8, UTF-16, UTF-32), UTF est l’abbréviation d’Universal Character Set Transformation Format.

Ce fut un tel soulagement que tout le monde sauta sur l’occasion. Mais les concepteurs de cette première version avaient malheureusement vu trop petit ! Dès 1993, plus de la moitié des code points disponibles étaient assignés, et il manquait encore de nombreuses langues, et en particulier les langues antiques des philologues. Alors que l’alphabet grec est prévu dès la première version, les alphabets ougaritiques et phéniciens deviennent ajoutés en 2003, l’alphabet araméen en 2009.

  • Joe Becker (Unicode) : Lien
  • L’histoire d’Unicode et son adoption sur le Web, Damien Alexandre, 2016 : Lien

a/ Cunéiformes suméro-akkadien (3200 – 200 av. J.C.). Version 5.0.0 de 2007 sur la base de la liste des signes de Ur III compilée par le CDLI. Numération en base sexagésimale. Langues transcrites : sumérien, akkadien, hourrite, hittite. Cunéiforme, calame sur tablette d’argile.

b/ Alphabet ougaritique (1400 – 1190 av. J.-C.), 30 graphèmes consonantiques, de droite à gauche. Les nombres sont des adjectifs liés aux noms et ne sont pas symbolisés. Langues transcrites : akkadien, ougarite, hourrite, hittite. Cunéiforme, calame sur tablette d’argile.

𐎀 (alpa), 𐎁 (bêta), 𐎂 (gamla), 𐎃 (kha), 𐎄 (delta), 𐎅 (ho), 𐎆 (wo), 𐎇 (dzêta)… : Lien

c/ Alphabet phénicien (1200 – 300 av. J.-C.), constitué de 22 graphèmes consonantiques écrits généralement de droite à gauche. Le système numéral phénicien consiste en symboles pour 1, 10, 20 et 100. Langues transcrites : phénicien, punique. Style sur tablette de cire ou d’argile.

𐤀 (ʾālef), 𐤁 (Bēth), 𐤂 (Gīmel), 𐤃 (Dāleth), 𐤄 (Hē), 𐤅 (Wāw), 𐤆 (Zayin)… : Lien

d/ Alphabet araméen (800 – 300 av. J.-C.), constitué de 22 graphèmes consonantiques écrits de droite à gauche, dérivés du phénicien. Les nombres sont des adjectifs liés aux noms et ne sont pas symbolisés. Langues transcrites : araméen, hébreu. Style sur tablette de cire ou d’argile, rouleau de papyrus, gravure.

(Ālap), (Bēth), (Gāmal), (Dālath), (Hē), (Waw), (Zain)… : Lien

e/ Alphabet grec (740 av. J.-C. – présent), constitué de 24 graphèmes, 5 voyelles et 20 consonnes, écrites de droite à gauche, en minuscule et majuscule. La casse peut être gérée : l’écriture est dite bicamérale. Mis au point par des locuteurs de langues sémitiques, cet alphabet sert alors à la diffusion des langues indo-européennes.

Au IIIe siècle avant notre ère, la cursive ou minuscule apparaît, destinée à la rédaction des lettres privées et documents de la vie courante. La ponctuation apparaît à cette même époque dans les manuscrits d’Alexandrie. La minuscule grecque devient généralisée plus tard dans les manuscrits byzantins à partir des IXe et Xe siècles. Plusieurs systèmes de numération en base 10 sont pratiqués en Grèce antique (acrophonique, alphabétique, scientifique).

Α, α (alpha); Β, β (bêta); Γ, γ (gamma); Δ, δ (delta); Ε, ε, (epsilon); Ζ, ζ, (zêta); Η, η, (êta)…

f/ Alphabet étrusque (650 av. J.-C. – 100 av. J.-C.), constitué de 26 graphèmes, 5 voyelles et 21 consonnes, écrites de droite à gauche, en majuscule, puis de gauche à droite. Alors que l’île d’Elbe fournit un approvisionnement en fer, des artefacts étrusques sont les témoins d’échanges commerciaux effectués avec les phéniciens de Carthage. L’alphabet étrusque se montre successivement influencé par l’alphabet grec et phénicien, avant d’être remplacé par l’alphabet latin pratiqué à Rome vers le IIe siècle avant notre ère.

g/ Alphabet latin (400 av. J.-C. – ), apparaît directement issu de l’alphabet étrusque. Le latin et le grec restent pratiqués jusqu’à la chute de Rome.

Évolution des supports européens de l’antiquité au présent : volumen, codex, livre : Lien

6. Comment les graines sont venues à Sumer

Les hommes avaient l’habitude de manger l’herbe avec leur bouche, comme des moutons. À cette époque, ils ne connaissaient pas les graines, l’orge et le lin. Enlil a fait lever ses courants d’air aux environs comme lorsqu’un cerf escalade des collines …… en terrasses. Il regarda vers le sud et vit la large mer; il regarda vers le nord et vit la montagne de cèdres aromatiques. Enlil entassa l’orge, le donna à la montagne. Il entassa la générosité de la terre, donna l’orge d’Innuḫa à la montagne. Il ferma l’accès à la colline grande ouverte. Il …… sa serrure, que le ciel et la terre fermèrent rapidement (?), son verrou qui …….

Faculty of Oriental Studies, University of Oxford, ETCSL project : Lien, Débat entre le mouton et l’orge : Lien

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