Des orangs-outans et des hommes

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Compétition pour la lumière dans la canopée de Bornéo. Les arbres les plus grands atteignent 85 mètres  : Lien1, Lien2

Pour le biologiste à l’observation du vaste monde, certains moments, certains lieux, s’avèrent uniques. Des points chauds de biodiversité émergent de grandes étendues monotones. Ces environnements exceptionnels peuvent être minuscules comme un îlot sur lequel des colonies d’oiseaux et de mammifères marins auront choisi de se reproduire, ou bien plus vastes et abriter des micro-organismes, des flores et des faunes spécifiques. Ces lieux peuvent être une flaque d’eau, une prairie, une région, un continent, une écozone. Des personnalités remarquables ont marqué certains de ces lieux particuliers d’une puissante empreinte. Ainsi Darwin à bord du Beagle (1831 – 1836) s’attarde longuement aux Galápagos et en Australie. L’archipel Malais garde les traces prégnantes de Wallace, co-inventeur avec Darwin de la « théorie de l’évolution par la sélection naturelle et la concurrence vitale« .

Les deux pionnier du 19ème siècle ont observé avec intérêt le grand singe orange. Charles Darwin (1809-1882) trace son premier arbre phylogénétique en 1837 peu après son voyage autours du monde. Il s’enferme plusieurs mois de suite en 1838 dans la cage de Jenny au zoo de Londres et d’en noter les comportements. Il publie en 1859 son fameux « L’origine des espèces » suivi treize ans plus tard en 1862 par « L’Expression des émotions chez l’homme et les animaux « , ouvrage fondateur de l’éthologie et de la psychologie évolutionniste. Son compatriote Alfred Russel Wallace (1823-1913) chasse l’espèce sur le terrain dans la tradition des zoologistes de l’époque mais il écrit également. « L’Archipel malais : le pays de l’orang-outan, et des oiseaux de paradis. Une narration du voyage, avec des esquisses de l’homme et de la nature » parait en 1869, suivi un an plus tard de « Contributions à la Théorie de la Sélection Naturelle« .

Les deux biologistes ne partent pas de rien dans l’élaboration de leur théorie. Ils s’inscrivent dans la lignée de Lamarck (1744-1829), scientifique et théoricien de la « transmutation » qui remarque dans son livre « Philosophie de la zoologie » que certaines espèces se ressemblent par leur morphologie et par leur physiologie, comme si elles entretenaient des relations, comme si elles partageaient des ancêtres communs, comme si elles provenaient toutes d’un arbre possiblement unique. Lamarck fut lui-même influencé profondément dans ses travaux par le suédois Carl von Linné (1707-1778). Il en reprend cependant certaines erreurs et nomme orang-outan (Simia satyrus) deux genres, les chimpanzés africains et les orangs-outans asiatiques. Il croit en la « génération spontanée » des espèces et en l’importance décisive de l’hérédité des caractères acquis (des cultures). Buffon (1707-1788) saisit les relations qui existent entre les différentes espèces animales. Pour Darwin et Wallace, le moteur principal de l’évolution réside dans la variation et dans la sélection naturelle des caractères innés (des gènes).

Les modèles de l’évolution se sont précisés au cours de l’histoire de la biologie. La scala naturæ, la « grande chaîne de la vie » d’Aristote s’est transformée en arbre, avant de devenir un buisson dont les rameaux entretiennent des relations. Les chronologies et les mécanismes se sont affinés. Les rouages de la sélection naturelle incluent la sélection sexuelle, des effets culturels et sociaux (sélection de parentèle, sélection de groupe, sélection stratégique, effets culturels et sociaux), des hasards liés à des goulots d’étranglement, des effets épigénétiques, des transferts génétiques horizontaux chez les bactéries et virus, des hybridations interspécifiques.

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Le buisson : un modèle de l’évolution des espèces visualisant les effets de transferts génétiques horizontaux et d’hybridation interspécifique

Nous pourrions penser qu’au quotidien, ces questions ne nous concernent guère, que les échelles de temps sont de l’ordre de cent mille à un millions d’années. Cependant, les effets de l’homme sur le milieu s’avèrent importants. Certaines espèces se caractérisent par une croissance et un cycle de vie rapide. Une résistance aux antibiotiques peut ainsi émerger chez un micro-organisme soumis à une pression de sélection importante, comme dans un hôpital ou un élevage industriel par exemple.

Pour l’orang-outan sauvage dont la durée de vie dépasse 30 ans en milieu naturel, la menace principale concerne bien sûr l’habitat. La forêt tropicale à laquelle le grand singe s’était adapté au cours des millénaires disparaît à grande vitesse. Nous survolerons en conséquence quelques unes des causes de la déforestation à Sumatra et Bornéo. Nous évoquerons les travaux de particuliers, de personnalités académiques, d’associations, d’ONG et d’institutions visant à préserver autant que possible certaines forêts malaises et indonésiennes lieux de vie des orangs-outans. Quelques traits de comportement du grand singe en milieu naturel et au zoo sont évoqués au moyen de textes illustrés de photos et de courtes vidéos. Un résumé de la théorie de l’Umwelt proposée par Jakob von Uexküll en 1920 conclue ce billet.

  • Going the whole orang: Darwin, Wallace and the natural history of orangutans, 2015, Lien
  • Mammalia in the 10th edition of Systema naturae, Caroli Linnaei, 1758 : Lien
  • Histoire naturelle (Buffon), 1749 – 1804 : Lien
  • Jenny (orangutan) : Lien
  1. Sumatra et Bornéo
  2. Forêt tropicale vs huile de palme
  3. Le poids du commerce, la puissance des états
    • 3.1 Géopolitique de l’environnement
    • 3.2 Des gouvernements et des hommes
  4. A l’étude de Pongo, avec Jakob von Uexküll
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Rivières de Bornéo : Lien

1. Sumatra et Bornéo

Les eaux émeraudes de l’Océan Indien et ocres de la Mer de Chine s’entremêlent en Insulinde, vaste ensemble géographique d’îles comprises entre le continent asiatique et l’Australie. Sumatra, Java et les îles de la Sonde marquent une sorte de limite naturelle au sud, alors qu’une multitude d’îles équatoriales ont façonné en quelque sorte des espèces animales et végétales uniques, des peuples tournés vers la mer et ses ressources, mais aussi des forestiers. Bornéo, troisième plus grande île au monde et environ de la taille de la France, est séparé en trois états. Au nord les provinces malaises de Sarawak et Sabah (en vert foncé sur la carte politique) entourent le sultanat de Brunei. Au sud en ocre, l’Indonésie avec Kalimantan, le nom de la partie indonésienne de Bornéo, est découpé en cinq provinces dont le territoire reflète les bassins versants de fleuves nommés Kapuas, Pawan, Mendawai, Banto, Mahakam et puis plus à l’ouest Sumatra et le fort stratégique détroit de Malacca.

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Carte politique du sud-est asiatique. Des orangs-outans vivent au nord de Sumatra, non loin de Medan et en divers lieux et réserves malaises et indonésiennes de Bornéo. Ces iles ont constitué en des temps géologiques au cours desquels le niveau de la mer était moins élevé un seul et même continent, à la frontière de l’écosystème asiatique et australien.

Pour les écologues, la même carte ne se lit pas de la même manière. La ligne Wallace passe à l’est de Java, Bornéo et des Philippines. Elle sépare la faune placentaire typique de l’Asie de la faune marsupiale du continent australien. Le pléistocène qui s’étend de 5,5 millions d’années à 11 000 ans avant le présent est parcouru par de périodiques âges glaciaires. Au plus fort de la dernière glaciation (21 000 ans), le niveau de la mer était plus bas de 120 à 130 m. Sumatra et Bornéo ne formaient alors qu’un seul et même continent appelé Sundaland. Ces épisodes glaciaires ont rendu possible la migration de colonies de grand singes et d’autres flores et faunes. Des groupes d’orangs-outans restent présents au nord de Sumatra (7 500 orangs-outans), dans les provinces d’Aceh et de Sumatra du Nord et également en plusieurs lieux de Bornéo (54 000 individus) soit en tout et pour tout 64 000 individus de plusieurs races.

2. Forêt tropicale vs huile de palme

La déforestation débute de manière significative dans les années 60 avec des compagnies spécialisées diversement financées. Cela constitue le sujet majeur non seulement pour les peuples autochtones et pour la biodiversité, mais au-delà pour le climat global. Les forêts de même que les tourbières absorbent d’importantes quantités de gaz carbonique et leur disparition provoquée par le feu contribue à augmenter  le réchauffement climatique global. La déforestation contribuerait à hauteur de 17% aux émissions globales de carbone, autant environ que l’ensemble des moyens de transport réunis.

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Évolution des émissions mondiales de CO2 dues à la déforestation, de 1850 à 2005, en millions de tonnes de carbone : Lien

Les forêts de Sumatra et Bornéo s’avèrent menacées par les coupes forestières légales et illégales. Tout d’abord des chemins forestiers sont tracés. Les arbres d’essences précieuses sont d’abord sélectionnés. Lorsque les lieux s’avèrent favorables, des coupes à blanc suivies d’incendies permettent d’assécher des tourbières avec l’objectif de développer des plantations de palmiers à huile essentiellement. Dans les années 2000, l’exploitation forestière en Asie devient la plus importante qui ait jamais existé sur terre, dépassant en volume celle de l’Amazonie. En automne 2015, des incendies de forêt déclenchés en grand nombre provoquent une pollution atmosphérique d’importance régionale. Bornéo et Sumatra sont enfumés et voient brûler en un mois l’équivalent de la superficie de la Bretagne.

Originaire d’Afrique tropicale, le palmier à huile est grandement amélioré génétiquement au cours du siècle passé en vue d’accroître la production et la résistance aux maladies. Le palmier  à huile est introduit à Java par les hollandais en 1848. Des plans hybrides conduisent à des rendements de l’ordre de 3,7 tonnes à l’hectare. L’Indonésie et la Malaisie assurent 80% de la production mondiale. Les États-Unis, le Japon, l’Europe et la Chine essentiellement consomment l’huile de palme pour des usages alimentaires, cosmétiques ou transformée en biocarburants.

Étendue de la forêt et production en huile de palme, 1964-2006
Étendue de la forêt et production d’huile de palme, 1964-2006, données USDA FAO

3. Le poids du commerce, la puissance des états

L’Indonésie et la Malaisie deviennent membre du GATT respectivement en 1950 et en 1957. Les deux nations rallient l’OMC en 1995. Les ressources végétales tropicales exportées incluent les bois, pâte à papier et cartons, l’huile de palme, le caoutchouc, la noix de coco, le thé et le café. Des entreprises indonésiennes et malaises, en relation avec des firmes chinoises, australiennes, américaines tout autant que françaises ou néerlandaises investissent dans ces pays.

Des compagnies telles que Sinar Mas Group, Asia Pulp & Paper, Samling group, Golden Agri-Resources voient leurs activités destructrices de l’environnement dénoncées par plusieurs ONG. Des industriels associés au WWF, conscients de la nécessité d’infléchir les méthodes de production mettent en place des certifications du caractère légal et durable des productions. Pour les industriels occidentaux, il s’agit d’agir et de créer une image de marque en vue d’obtenir la confiance des consommateurs. Les coupes illégales représentent également pour les états indonésiens et malais un manque à gagner sous forme de taxes non perçues.

Marché majeur du commerce du bois, l’Europe vote en 2003 le programme « Forest Law Enforcement Governance and Trade » (FLEGT) dans le but de lutter contre l’abbatage illégal. L’Indonésie propose en réponse en 2009 une assurance du caractère légal du bois sur toute la chaîne de production dite « Timber Legality Assurance System » (TLAS). Les premières licences d’exportation FLEGT sont octroyées par les autorités indonésiennes en 2016 et validées en France par le Ministère de l’Agriculture, de l’Agroalimentaire et des Forêts, vérifiées par les douanes. Des labels tels que le FSC (Forest Stewardship Council) ou le PEFC (Programme for the Endorsement of Forest Certification), obtenus par les industriels auprès d’organismes tiers spécialisés informent les consommateurs du caractère légal des bois fournis. Mise au point avec les industries du secteur en 2004 à l’initiative du WWF, la RSPO (Roundtable on Sustainable Palm Oil) garantit des conditions de production responsable de l’huile de palme.

Il apparaît cependant que ces seules initiatives de certification ne parviennent pas à réellement infléchir pour l’instant le problème des coupes illégales et des productions d’huile non durables. Une faible part des ventes est certifiée. Des questions de validation sur le terrain des certificats délivrés et d’application adéquate des lois indonésiennes et internationales se posent. Les conflits d’intérêt au niveau des états comme des organismes susceptibles de délivrer des labels n’incitent pas vraiment à la confiance, comme peuvent le mettre en évidence les enquêtes menées par certains journalistes ou certaines associations. Des accusations d’écoblanchiment ou greenwashing sont fréquemment lancées.

3.1 Géopolitique de l’environnement

Au niveau des Nations Unies, le programme REDD tente depuis 2008 de prévenir la déforestation et les feux de forêt en cours. Des incitations positives – des subventions, sont proposées aux états actifs dans ce domaine. En 2010, la Norvège signe un partenariat avec l’Indonésie en vue de financer un moratoire sur la déforestation et l’assèchement des tourbières. Le financement norvégien provient lui-même de fonds générés par l’exploitation des puits pétrolier en Mer du Nord. Les autorités reconnaissent en 2016 après transfert de 60 millions de dollars que l’efficacité de cette approche descendante (top-down) semble faible, non suivie d’effets sur le terrain et susceptible d’attiser la corruption fréquemment associée à la déforestation illégale. 

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Transport de bois coupé illégalement en direction des Etats-Unis, de l’Europe et de la Chine : Lien

Des politiques nationales troublent les partis écologistes. Alors que l’Europe envisage d’arrêter son soutien à la production de biocarburants à partir d’huile de palme, des autorisations sont accordées en France afin d’améliorer les capacités de transformation en biocarburants de la raffinerie de La Mède proche de Marseille. Les deux pays d’Asie du Sud-Est se montrent actifs en termes de lobbying déployé en vue de défendre leurs intérêts. Entre préservation des intérêts locaux, nationaux et globaux, les choix s’avèrent délicats. Des questions se posent, des luttes s’engagent parfois. La sauvegarde de la biodiversité de Sumatra et Bornéo s’avère être une question globale, technique et politique qui passe bien souvent au second plan en Europe.

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Production (en beige clair) et consommation (en bleu) d’huile de palme en 2009

Interpol, l’organisme de police international, s’active notamment sur les sujets du commerce des bois illégalement coupés et des trafics de faunes tropicales. Lancé en 2012, le projet LEAF vise à identifier les criminels et les modes opératoires. La valeur des échanges illégaux de bois est estimée globalement à 152 milliards de dollars par an. D’autres actions, en collaboration notamment avec le Fonds International pour la Protection des Animaux (IFAW), visent à identifier et démanteler des réseaux impliqués dans le trafic d’espèces sauvages d’origine tropicale.

Sur le terrain, plusieurs ONG s’engagent dans des approches ascendantes (bottom-up), poursuivies sur le long terme. L’absence de cadastres à Bornéo et le respect variable des droits coutumiers oraux conduit à de fréquents litiges, coûteux à défendre devant les tribunaux. Certaines associations assistent des petits propriétaires spoliés par des palmeraies industrielles en vue de recours devant les tribunaux. D’autres s’engagent dans une reforestation écologique dans laquelle de multiples espèces végétales sont plantées au lieu d’une seule dans des parcelles protégées dans le but de les ré-ensauvager des zones. Des organismes non gouvernementaux, comme à Sabah l’association dirigée par Marc Ancrenaz, envisagent la possibilité de préserver durablement l’orang-outan dans un environnement partiellement dégradé.

En Europe, l’appel au boycott des produits dérivés de l’huile de palme rencontre un certain succès. Des maires prônent des cantines sans huile de palme et voient leur action positivement médiatisée.

3.2 Des gouvernements et des hommes

En 2007, la déclaration des droits des peuples autochtones est votée par 143 pays incluant l’Indonésie et la Malaisie. 50 à 70 millions de personnes sur 265 sont considérées autochtones en Indonésie. Les peuples autochtones – les Dayaks – de même que des populations arrivées plus récemment des îles et du continent peuplent Sumatra et Bornéo.

L’Indonésie organise par ailleurs jusqu’en 2015 des programmes controversés de transmigration consistant en un transfert de personnes jeunes et pauvres de l’île surpeuplée de Java vers Bornéo et Sumatra. Ces programmes gouvernementaux ont conduit à Aceh (Sumatra) et Kalimantan (Bornéo) à des tensions inter-communautaires sous le régime de Soeharto, et à des dégradations environnementales non négligeables liées aux méconnaissances de la gestion des ressources naturelles.

En Indonésie et en Malaisie, l’adat désigne l’ensemble des codes et règles traditionnels, en général non écrits, qui régissent les rapports entre les personnes, les questions matrimoniales et patrimoniales, les rapports entre les communautés. Des règlement comme les dates de pêche sont ainsi fixés dans des assemblées villageoises.

Au centre de Bornéo à la frontière de Sarawak et Kalimantan, 200 Punan sur 16 000 environ poursuivent un mode de vie semi-itinérant, basé sur la cueillette et la chasse en forêt équipés de sarbacanes et de redoutables flèches empoisonnées. Il voient leurs territoires envahis par des compagnies forestières soutenues par des autorités parfois convaincues de corruption. L’exemple à cet égard de l’ancien premier ministre malaisien Najib Razak mérite d’être cité. Des accusations de détournement portant sur 4,5 milliards de dollars pèsent sur l’homme d’état non réélu en 2018.

Le rétablissement des droits des communautés autochtones basé sur l’établissement de cartes cadastrales constitue un élément clé de la réussite de politiques environnementales durables. Joko Wikodo préside actuellement la République d’Indonésie. Monarchie constitutionnelle, la Malaisie est actuellement gouvernée par son premier ministre Mahathir Mohamad.

4. A l’étude de Pongo, avec Jakob von Uexküll

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Orang-outan mâle au zoo : Lien
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La main et le pied sont préhensiles, avec un pousse opposable relativement court : Lien
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Le déplacement préférentiel dans les arbres en hauteur a modelé la longueur des bras et des jambes relative au corps : Lien

Le grand singe roux dont la taille des bras dépasse celle des jambes se déplace lentement  dans les forêts de faible altitude, en des lieux reculés, parfois marécageux ou escarpés de Bornéo et des provinces nord de Sumatra. Les orangs-outans se montrent naturellement farouches. Les individus entièrement sauvages tentent volontiers de repousser de différentes manières les intrus qui croisent leur chemin.

Physiquement puissants, ils ne sautent pas, évoluent bruyamment d’arbre en arbre. Ils se servent du poids de leur corps pour faire ployer de jeunes troncs et ainsi se déplacer d’arbre en arbre. Ils ne savent pas nager et sont contraints par le parcours des rivières et des fleuves. Les biologistes caractérisent trois espèces : Pongo pygmaeus à Bornéo, Pongo abelii et Pongo tapanuliensis au nord de Sumatra. Partons si vous le voulez bien à la découverte des écosystèmes préservés de Bornéo et Sumatra.

Nous nous munirons pour mieux comprendre les comportements de ces animaux d’un guide philosophique mis au point par Jakob von Uexküll (1864-1944), l’un des fondateurs de l’éthologie. Dans son livre de 1934 disponible en version française sous le titre Mondes animaux et monde humain la notion d’Umwelt est développée. Umwelt peut être traduit par Monde perceptif, Monde propre ou bien encore Monde sensoriel, Milieu proche perçu. Le biologiste étudie à l’aide de ce concept les comportements de plusieurs animaux tels que la tique, l’oursin, l’amibe, la méduse, le ver marin, le poisson, les abeilles. Pour Uexküll, les animaux pas plus que les hommes ne doivent être considérés comme des machines ou des objets. Les systèmes de perception guident les intentions, les comportements individuels et collectifs, les décisions, les communications et les actions, les émotions.

Chaque espèce dispose de son propre Umwelt, de sa capacité à percevoir et agir sur le monde qui l’entoure. Hommes et animaux deviennent alors sujets et acteurs. La démarche d’Uexküll précède par certains de ses aspects théoriques celle des cybernéticiens. Elle se fonde cependant sur l’observation de la nature et de l’homme, plutôt que sur celle des machines. Ce philosophe pourrait être qualifié de relativiste et naturaliste, précurseur de la biosémiotique et de l’éthologie. Il aime à citer les mots de l’économiste Werner Sombart :

“Il n’existe pas de forêt en tant que milieu objectivement déterminé. Il y a une forêt pour le forestier, une forêt pour le chasseur, une forêt pour le botaniste, une forêt pour le promeneur, une forêt pour l’ami de la nature, une forêt pour celui qui ramasse du bois ou celui qui cueille des baies, une forêt de légende où se perd le petit poucet”.

L’histoire de Bornéo, comme celle de toutes les îles, semble double. Il y a la zone côtière des ports, des mangroves et des plages. Tel Joseph Conrad aux avant-postes du progrès, on y rêve de découvertes, de commerce et d’or, de pétrole et d’aventures. C’est le lieu des marins, des pirates, des pêcheurs, des commerçants. Et puis l’intérieur des terres et les forêts primaires, défendues depuis toujours par les Gayo et les Punans, lieu de vie de l’emblématique homme des bois au parcours de son territoire – à préserver.

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Schéma du « monde intérieur » (Innenwelt), complémentaire du Umwelt, publié par von Uexküll en 1920. La boucle de rétro-action (Neuer Kreis : nouveau cycle) chère aux cybernéticiens relie les organes de la mémoire et des décisions (Merk-organ) aux organes dédiés à la manipulation et à l’action (Handlungs-organ).  : Lien

Liens

  • Mondes animaux et monde humain, von Uexküell, 1965, Denoël : Lien
  • Hutan : Lien
  • Fondation ensemble; Comprendre les besoins écologiques de l’orang-outang dans un milieu fortement modifié par l’homme, Malaisie, 2014 – 2015 : Lien

Vidéos

  • Un orang outan se déplace en forêt de branche en branche. Orangutan tree sways, 2012, vidéo 1:42, Lien
  • Un orang-outan mâle de Bornéo sélectionne et casse des branches. Il les accroche autour de son cou pour les transporter et en fair possiblement un nid. Bornean orangutan making necklace, 2017, vidéo 1:35, Lien
  • Le cri long d’un mâle dominant de Bornéo. Adult male Bornean orangutan long call, 2015, vidéo 0:54, Lien
  • Von Uexküll – Les relations aux animaux CH.1 EP.11, vidéo 14:35, Lien

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