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Les singes peuvent ils lire ?

« Nous sommes juste une race avancée de singes sur une planète mineure d’une étoile très ordinaire. Mais nous sommes capables de comprendre l’Univers. Cela fait de nous quelque chose de très spécial. » Stephen Hawkins, 1988

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En moyenne, la réalisation d’une baguette pour capturer des termites ou des fourmis nécessite au minimum trois modifications par rapport à la branche initiale, chimpanzés exerçant conjointement leur attention, Lien

Parmi les 188 espèces actuelles de primates, nous savons bien qu’une seule est capable de s’exprimer en plusieurs milliers de langues offrant de riches sémantiques. Seul les humains peuvent fabriquer en masse des vêtements seyants, des objets utiles, des nourritures sophistiquées, des bateaux, des voitures et des avions. Seul l’homme peut s’adapter rapidement à de multiples contextes, se réunir en foules, mener à bien des entreprises, organiser des marchés, faire prospérer des capitaux, bâtir des villes ou conduire des politiques. Il peut alors sembler vain de chercher chez d’autres espèces les traces de cette technique de mémorisation et de calcul, de cette forme de culture qu’est l’écrit.

Un environnement particulier s’avère en effet nécessaire à l’apprentissage et à la pratique de la lecture et de l’écriture. Des gestes, des langages et des grammaires doivent être acquis dès le plus jeune âge pour que les actions codifiées du regard et de la main deviennent instinctives et efficaces. L’écriture matérialise la pensée, décrit les gestes et les intentions, codifie le langage. Culture matérielle, elle est aussi le produit de l’interaction entre un être vivant et un médium. L’observation des prémisses de cette activité chez les grands singes se limitera donc à l’observation de quelques traits de comportement naturel, à la description de rares expériences d’apprentissage difficilement reproductibles mais significatives.

Les singes, comme le remarque Darwin dans L’expression des émotions chez l’homme et les animaux, partagent avec l’homme des expressions corporelles et faciales, signes de leurs intentions et émotions, mode de communication immédiat conservé par l’évolution. Ils vocalisent, développent dans les arbres et au sol des comportements, des structures sociales, des langages corporels et des cris adaptées à leur environnement et à leur mode de vie. Des signaux particuliers servent d’alerte face aux prédateurs par exemple. Des cultures spécifiques à certains groupes sont mises en évidence chez les primates. Ils sont capables d’empathie et peuvent résoudre des problèmes relativement complexes.

Les grands singes sont caractérisés par leur main préhensile incluant un pouce opposable. Les doigts, la main et le bras jouent également le rôle d’outil de communication. Le pied remplit les mêmes fonctions. Une femelle chimpanzé peut par exemple demander à son petit de grimper sur son dos en faisant un geste du pied, tout en poursuivant sa marche au sol. Les outils manipulés incluent des pierres, des tiges, des lances, des feuilles et des mousses. Certains gorilles, orangs-outans et chimpanzés se soignent à l’aide de plantes. Des feuilles mâchées, écorces et tiges de plantes particulières sont utilisées pour leurs propriétés antiparasitaires ou anti-inflammatoires. En matière de primatologie, les travaux fondateurs et sur le terrain de personnalités comme Dian Fossey, Jane Goodall, Birutė Galdikas ou Takayoshi Kano sont complétés par des expériences de cognition menées en laboratoire sur de longue durées.

L’environnement naturel doit être en effet expressément distingué de la semi-liberté ou de la captivité. Les changements de comportement induits s’avèrent majeurs. Des expériences cognitives menées en laboratoire dans les années 70 et 80 sur des individus tels que Chantek (orang-outan), Koko (gorille), Washoe ou Kanzi (chimpanzés) fournissent de nombreuses indications sur les possibilités et les limites des grands singes. Ceux-ci nous ressemblent par de très nombreux points, mais sont possiblement dangereux parvenus à l’age adulte. Leur force physique est supérieure à celle de l’homme. Ils n’en possèdent pas moins des valeurs intellectuelles, morales et politiques. Qualités qui soutiennent les arguments des antispécistes.

Par ailleurs, toutes les espèces de grands singes sont actuellement en danger d’extinction. Les animaux complètement sauvages deviennent rares. Ils servent de viande de gibier, sont vendus comme animaux domestiques ou animaux de zoo. Les primates sont considérés en laboratoire comme des modèles de l’homme et servent lors d’essais pharmaceutiques ou neurologiques. Impactant le climat global, la déforestation des forêts équatoriales primaires gagne en ampleur. Les singes nous interrogent au présent, sur la gestion de leurs territoires, sur leur place dans l’anthropocène.

Au cours de cette première saison dont voici le premier épisode, nous partirons sur les traces de l’écriture … chez les grands singes. Des vidéos essentiellement documentaires sont compilées. Elles concernent le comportement social, les vocalisations et la manipulation d’outils chez l’orang-outan, le gorille, le chimpanzé commun et le bonobo dans la nature et en laboratoire. Parce que les singes sont des animaux sociaux et qu’ils effectuent des tâches complexes, les modes et temps de parenté, les effets de groupe de même que les aspects culturels seront particulièrement examinés.

Des relations génétiques réunissent tous les primates. L’âge du dernier ancêtre commun peut être estimé en millions d’années, si bien que la comparaison équivaut à une sorte de voyage temporel dont le but serait de tirer en comparaison le portrait du dernier ancêtre commun, un portrait non seulement physique mais aussi comportemental.  

Serait il possible que nous soyons juste une race avancée de singe, douée pour la lecture et l’écriture – parmi d’autres ? 

Liens

People

Vidéos

  • Gaining the trust of the gorillas, Dian Fossey, 2:50, Lien
  • Interview : comment sauver les primates de l’extinction ? Annette Lanjouw, 2016, 5:14, Lien
  • Animaux trop humains : L’animal et l’outil, France 5, 2016, 52:03, Lien

Textes inspirants

  • L’expression des émotions chez l’homme et les animaux, Darwin, 1872, Lien
  • Ce demi-siècle d’éthologie, Michel Kreutzer, 2015, Lien
  • Flexibilité et intentionnalité dans la communication gestuelle chez les grands singes, Catherine Hobaiter et Richard W. Byrne, 2013, Lien
  • Théorie de l’esprit et communication chez les primates non humains, Laure Legrain, 2013, Lien

Voir aussi

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Accroché à des branches en surplomb de la rivière, un orang-outan de Bornéo frappe l’eau avec une canne, sorte de prolongement de sa main et de sa pensée. Le but est d’effrayer un poisson de telle sorte que celui-ci saute accidentellement sur la rive. Il sera alors attrapé et mangé : Lien 1, Lien 2

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Les grands singes nous questionnent sur leur futur dans la nature. Gorille au regard énigmatique photographié au zoo de Cincinnati, Lien

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The London Sketch Book : Prof. Darwin.

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Sur les traces de l’écriture : chez les sumériens

« We become what we behold. We shape our tools and then our tools shape us ». 

Nous devenons ce que nous manipulons. Nous façonnons nos outils, et ceux-ci à leur tour nous façonnent. McLuhan, Understanding media, 1964.

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Tablette archaïque sumérienne, vers 3200 av. J.-C. environ. Des pictogrammes (main, jarre, épi, palmier, champ irrigué) sont gravés dans des vignettes lisibles de gauche à droite. Les trois encoches en haut indiquent des nombres. Cette tablette en pré-cunéiforme inscrite sur calcaire poli a-t-elle valeur de salaire ? (Musée du Louvre), Lien

Nous utilisons tous les jours presque sans nous en rendre compte de multiples codes culturels. Ceux-ci nous permettent d’apprendre et de comprendre, d’échanger, de nous distraire, de travailler, de construire des outils, des machines et des bâtiments, de marquer un territoire, d’indiquer une identité. Nous lisons des mails, des SMS, des cours, romans, essais, contrats. Nous écrivons également en respectant autant que possible de pénibles orthographes et grammaires. Des codes informatiques, des monnaies, des lois, des écrits scolaires, scientifiques, artistiques et religieux font que le texte reste un des piliers des sociétés modernes. Alors que l’alphabétisation du plus grand nombre représente un défi constant, la maîtrise de la lecture, de l’écriture et du calcul offre en retour de nombreux avantages aux individus et aux sociétés.

Mais qu’est ce que l’écriture ? Vaste question. Les étymologies grecques, latines et sumériennes nous fournissent quelques pistes. En grec, graphein (γράφειν) signifie « faire des entailles », « graver des caractères », écrire, ou bien encore dessiner et peindre. Le mot se retrouve dans graver, graphe et graphique, stylographe, géographie, biographie, photographie ou stratigraphie. Les épigraphistes scrutent les supports antiques pour en faire surgir des langues et des sens. En latin, scribere, c’est “rayer avec un objet ou une pierre pointue”, puis de manière plus abstraite écrire, rédiger ou enrôler. Scripto (j’écris) se retrouve dans des mots comme inscription, description, manuscrit, transcription, circonscription, scribe et de nombreux autres. En sumérien, deux mots différents sont employés pour “écrire”. sar qui signifie encore “aller vite et droit” et hur pour “tracer des dessins” en relation avec les lignes de la main et les présages.

Pour les philosophes, dire ou écrire, c’est créer. Pourtant Platon citant Socrate (Phèdre Lettre VII) se livre à une vive critique de l’écrit. “Car, à mon avis, ce qu’il y a de terrible, Phèdre, c’est la ressemblance qu’entretient l’écriture avec la peinture. De fait, les êtres qu’engendre la peinture se tiennent debout comme s’ils étaient vivants ; mais qu’on les interroge, ils restent figés dans une pose solennelle et gardent le silence.” Brillant orateur, Edouard Herriot n’hésite pas à brocarder la parole : « Le geste part, le mot suit et parfois la pensée vient« . Dans la parole, communication verbale et non verbale forment un tout. La voix attire l’attention, émeut, explique ou demande de manière immédiate, transportée par quelque vibration de l’air et mouvement des doigts et de la main. Le texte s’en distingue car il nécessite un support, une surface dédiée, simple feuille, pièce de monnaie ou écran d’ordinateur, un médium. Et de la tablette d’argile aux médias de masse (livre, presse, radio, écrans numériques) il n’y a qu’un pas. Lire, c’est comprendre; écrire, c’est calculer, transcrire une idée, réduire l’incertitude inhérente au futur. Cependant, matérialiser une pensée sous forme de texte nécessite apprentissage et travail, l’action de la main sur un outil et l’effet de l’outil sur le support. Si la langue est le premier des biens culturels partagés, l’écriture la seconde puissamment, susceptible d’être copiée, subtilement transformée, enrichie ou bien pourquoi pas objet de jeux.

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Vermeer, Femme écrivant une lettre et sa servante, vers 1670, Lien

Ecrire certes, mais comment, pour qui et pourquoi ? La sémiologie distingue deux notions. D’un côté le signifiant, le code, le signe ou le symbole. De l’autre le signifié, la sémantique, le sens fourni par le langage. La linguistique quant à elle étudie le langage et distingue la forme, la sémantique et le contexte. Les sciences de l’information et de la communication proposent une vision plus technique, moins attachée au sens et plus aux canaux et médias utilisés. L’émetteur, le message, le médium, le canal de diffusion, le public visé (le récepteur) sont caractérisés. Le traitement automatique du langage et l’intelligence artificielle se penchent de différentes manières sur la question des textes et de leur sens. Des nuances liées à l’usage doivent être apportées. Ainsi, la liste des courses se distingue nettement de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Ces deux textes partagent pourtant les mêmes caractères, une même langue et un même support papier ! Le texte peut servir d’une part de mémoire individuelle à court terme, de l’autre de mémoire collective à long terme, copié en multiples exemplaires et traduit en plusieurs langues. Discutée conjointement, remaniée, révisée, étendue, des réunions se suivent, des paragraphes fusionnent et voilà une proclamation. Tel un chromosome patiné par les forces de l’évolution, des proses, des vers ou des musiques subissent de multiples remaniements avant de trouver un aspect conforme aux attentes de l’auteur, prêt au chant ou à la publication.

Si nous nous intéressons à l’écriture, il conviendra d’écouter ce que nous en disent les primatologues, les paléoanthropologues, les archéologues, les historiens, les neurologues. Les grands singes étudiés dans la nature et au laboratoire permettent de mieux comprendre le spécifiquement humain. Ecrire nécessite l’apprentissage de longues listes de mots et de règles, une quasi immobilité soutenue face à un support, la mise à disposition d’un matériel et d’un environnement adéquat, stable dans la durée, stimulant dans la pensée. Plusieurs évolutions et révolutions semblent jalonner cette invention.

Dans cette série de billets dont voici le premier, l’étude des grands singes, l’anthropogenèse et l’hominisation seront survolés, de même que le début du néolithique et l’invention de l’agriculture. Nous nous attarderons plus longuement sur la fin de cette période qui voit l’émergence d’un réseau de cités-États dans le pays de Sumer. Nous regarderons l’apogée, le déclin et l’héritage laissé par cette civilisation née à l’embouchure du Tigre et de l’Euphrate.

Alors que les hiéroglyphes égyptiens sont déchiffrés par Champollion à partir de 1820, des tablettes d’argile écrites en cunéiforme et provenant d’Assyrie sont acquise à la même époque par des musées. Une langue antique, l’akkadien est tout d’abord comprise dès 1857, révélant un pan entier de l’histoire presque oublié. En 1920, des textes en sumérien, langue antérieure à l’akkadien et écrite en cunéiforme sont découverts à Uruk, ville nommée Erek dans le Livre de la Genèse, actuellement Warka. Ils sont datés de 3200 av. J.-C. environ. Plusieurs centaines de kilomètres en amont, sur les berges de l’Euphrate et de ses affluents, des tablettes similaires sont retrouvées lors de fouilles à Tell Brak (1937) et Habuba Kabira (1967), marques d’échanges commerciaux à longue distance, au fil du fleuve.

A la recherche de faits convaincants, de sagas inspirantes et d’étranges paradoxes, remontons les cours de l’Euphrate et du Tigre, remontons le cours du temps, suivons les routes de la culture si vous le voulez bien. Techniques et pratiques populaires, formations et informations échangées, intérêts commerciaux, travaux collectifs, décisions guerrières stratégiques, croyances partagées et activités pacifiques semblent prévaloir à de multiples innovations.

  • Destroying Cultural Heritage in Syria 2011-2017, Lien
  • Archéologie : en Irak sur les traces des Urukiens, L’OBS, C. Fleury, 2016, Lien
  • Histoire de la Mésopotamie, V. Grandpierre, Folio, 2015, Lien
  • Visible language; Inventions of writing in the ancient Middle East and beyond, C. Woods, 2015, Lien
  • Lettres d’une Assyrienne à son mari et réponse de ce dernier (XIXe siècle av. J.-C.), C. Michel, 2015, Lien
  • Le Tigre et l’Euphrate de la discorde, G. Mutin, 2003, Lien
  • Vidéo, L’histoire des Sumériens, ST, TK, JW, 2001, Lien
  • Vidéo (en), Ancient Mesopotamia, 1976, Lien
  • Nassiriya, Sumer, Sumérien, Cunéiforme, Débuts de l’écriture en Mésopotamie,
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Les aménagements et les débits mensuels à différents points de mesure du Tigre et de l’Euphrate en 2003. Des chaînes montagneuses constituent des barrières dont les sommets atteignent aisément 4000 à 5000 m.  A l’ouest s’étend le désert. A l’époque sumérienne, le littoral était proche de l’actuelle Nassirya. Des crues importantes et régulières se produisaient en avril et mai endommageant les canaux d’irrigation. Les marais fournissaient des ressources sous forme de poissons et d’élevage bovin. La plaine mésopotamienne constitue toujours un carrefour propice aux échanges tant fluviaux que maritimes ou routiers. Lien

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Sceau cylindre attribué à la période Djemdet-Nasr (3100-2900 av. J.-C.), (Musée du Louvre), Lien

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Pour les sumériens, cette barque en forme de croissant de lune orienté vers le haut est une représentation de Nanna (Sîn), divinité personnifiant la lune dont le temple principal se trouve à Ur. La même forme en croissant se retrouve dans les cornes des bovins. Nanna est invoqué afin d’assurer la fertilité des troupeaux. Les phases de la lune tout autant que le soleil rythment le calendrier sumérien. Barque en argent, tombe royale d’Ur PG789, vers 2700 av. J.-C., Lien

Traduction d’un texte sumérien

Comment les graines sont venues à Sumer

Les hommes avaient l’habitude de manger l’herbe avec leur bouche, comme des moutons. À cette époque, ils ne connaissaient pas les graines, l’orge et le lin. Enlil a fait lever ses courants d’air aux environs comme lorsqu’un cerf escalade des collines …… en terrasses. Il regarda vers le sud et vit la large mer; il regarda vers le nord et vit la montagne de cèdres aromatiques. Enlil entassa l’orge, le donna à la montagne. Il entassa la générosité de la terre, donna lorge « innuḫa » à la montagne. Il ferma l’accès à la colline grande ouverte. Il …… sa serrure, que le ciel et la terre fermèrent rapidement (?), son verrou qui …….

Faculty of Oriental Studies, University of Oxford, Lien

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Photos from 1967 reveal a lost culture in Iraq, National Geographic, 2015, D. Dimick, Lien

Voir aussi

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La communication chez les micro-organismes

Tout dans la nature est utile.

Aristote

Tout se passe un peu comme si la nature ne faisait jamais rien en vain, si bien que les êtres vivants montrent une adaptation remarquable à leur milieu. Pourtant, l’environnement terrestre ressemble plus souvent à une sévère compétition entre individus, groupes d’individus et espèces à la conquête d’un territoire qu’à un long fleuve tranquille. Mais d’autre part, des échanges spécifiques et inter-spécifiques rendent parfois possible la recherche d’intérêts partagés. La lutte pour l’existence voisine avec l’aide mutuelle et la coopération, voire la symbiose.

Parmi les petits animaux, Aristote s’intéresse longuement à l’abeille et à son organisation sociale qu’il considère être un modèle des sociétés humaines. Le premier des scientifiques voit en l’abeille un animal divin, capable d’une pensée collective et politique, donc doué de calcul, de mémoire et de communication. Mais diminuons encore la taille de l’organisme et passons au présent. Comment de microscopiques êtres vivants transmettent ils l’information ?

De récentes découvertes montrent que les micro-organismes (bactérie, virus et autres) disposent de systèmes biochimiques et de canaux spécialisés dans la communication. Les membres d’une colonie “parlent” entre eux : ils votent. Plus précisément, ils sont programmés pour organiser de manière cyclique des échanges d’information dont les mécanismes s’apparentent quelque peu à ce que l’homme appelle un référendum. Des molécules biochimiques constituent des sortes de micro-langages qui déclenchent des comportements particuliers. Les bactéries construisent encore des réseaux sociaux qui leur permettent d’échanger de manière plus ou moins ciblée des éléments nutritifs de même que des molécules porteuses d’informations. 

Lutte pour l’existence (en), Anthropomorphisme, Microbiote

Aristote et le monde de la Ruche, Simon Byl, 1978, Article

La symbiose calmar-bactérie bioluminescente

Indépendants des mécanismes de reproduction et de transfert d’ADN, des phénomènes de communication concernent les colonies bactériennes. Des “comportements de groupe” sont induits par des messages moléculaires que les bactéries échangent entre elles. La détection du quorum (quorum sensing) est mise en évidence en 1985 chez Vibrio fischeri, une bactérie responsable de la bioluminescence du calmar Euprymna scolopes.

Ce petit mollusque vit la journée enfoui dans le sable des eaux peu profondes d’Hawaï. Il est actif la nuit et sa bioluminescence permet au calmar d’effacer l’ombre projetée sur les fonds par les faibles lumières nocturnes et d’échapper ainsi aux prédateurs. Un nuage de bactéries bioluminescentes peut être brusquement lâché en cas de prédation. Côté Vibrio fischeri, la vie en symbiose au niveau d’organes spécifiques offre des avantages en matière de reproduction. La N-acyle homosérine lactone (NAHL) est sécrétée par les micro-organismes et diffuse à travers la paroi bactérienne. Une augmentation de la concentration de cette molécule conduit au déclenchement de la bioluminescence.

Vibrio fischeri

Photo de gauche, le calmar Euprymna scolopes, à droite une colonie bioluminescente de Vibrio fischeri, ainsi que la paroi bien différenciée du mollusque au niveau de laquelle s’effectue des échanges interspécifiques : Site

Les aspects génétiques du phénomène sont maintenant bien connus. Présent sur le deuxième chromosome de Vibrio, l’opéron luxICDABEG rassemble une batterie de gènes qui s’exprime de concert. Deux autres systèmes de quorum viennent stimuler l’expression de l’enzyme luciférase responsable de l’émission de photons. De plus, la bactérie Vibrio fischeri vit en symbiose avec de nombreux autres mollusques et poissons qui utilisent sa bioluminescence. 

Au-delà de Vibrio fischeri, la détection du quorum s’avère être un mécanisme général, commun à différentes espèces bactériennes. De multiples molécules jouent le rôle de messager pour réguler différents phénomènes visibles au niveau macroscopique. Des “comportements de groupe” induits par des sortes de langages bactériens incluent la virulence, la formation de bio-films, la production d’antibiotiques, la conjugaison, la sporulation ou la compétence. La détection du quorum est un domaine de recherche particulièrement actif en microbiologie, avec des applications possibles dans les domaines de l’industrie, de la pharmacie, voire des loisirs.

Auto-induction de la bioluminescence et symbiose

Détection du quorum, Aliivibrio fischeri, Euprymna scolopes, Luciférase

  • Shedding light on bioluminescence regulation in Vibrio fischeri, 2012, Madison, USA, Article
  • Chemicals promoting the growth of N-acylhomoserine lactone-degrading bacteria, 2013, France, CNRS, Brevet
  • http://www.glowee.fr/

Réseau social chez les bactéries

Evidemment, pour que la communication chez les bactéries soit plus efficace, il conviendrait qu’une sorte de réseau existe, basé sur la diffusion de messages d’information via un canal. Des nanotubes sont effectivement mis en évidence. Ils rendent possible à la fois l’échange de nourriture et l’échange de molécules porteuses d’informations incluant des acides nucléiques.

Pilus (en)

  • Intercellular Nanotubes Mediate Bacterial Communication, 2011, Paris, France, Article

nanotube

Le choix de la lyse chez le bactériophage tempéré

Les virus dont la taille est de l’ordre du micron se situent aux frontières du vivant. Un système de communication similaire vient d’être mis en évidence : un message guide les décisions de lyse ou de lysogénie. Tout se passe “comme si” les bactériophages tempérés étaient capables d’exploiter à leur profit ou bien au contraire de préserver leur hôte. Deux possibilités existent pour le virus : se multiplier à l’identique en grand nombre et provoquer la lyse de l’hôte ou bien rester silencieux, intégré au génome bactérien en préservant l’hôte. 

Lyse et lysogénie chez le bactériophage

Lyse et lysogénie chez le bactériophage : Article

Un peptide de six acides aminés régule par sa présence ou son absence le choix de la lyse ou de la lysogénie. Il est nommé «arbitrium» du mot latin signifiant décision et est schématisé en jaune dans le schéma ci-dessous. 

Modèle mécaniste des décisions de lyse-lysogénie basées sur la communication, extrait de l’article de Nature.

Modèle mécaniste des décisions de lyse-lysogénie basées sur la communication : Article

Dans un premier temps (à gauche : figure a et figure b) le virus en bleu infecte la cellule hôte en injectant son ADN. Trois gènes viraux rendent possible la communication. Ils codent respectivement pour :

  1. Le récepteur du peptide (gène aimR, Protéine R, en rouge), qui interagit doublement et de manière compétitive avec une partie régulatrice de la transcription et avec le peptide de communication.
  2. Le peptide de communication (gène aimP, pre-pro-peptide et peptide arbitrium, en jaune)
  3. Le régulateur de la lyse (gène aimX, ARN régulateur de la lyse, en vert).

Lors des premières infections, l’arbitrium est produit de manière intracellulaire en grande quantité sous forme d’arbitrium pré-pro-peptide. Il est libéré dans le milieu et rendu mature par action d’une protéase membranaire bactérienne, en mauve. Pendant ce temps, à l’intérieur de la cellule, la Protéine R se complexe au gène régulateur positif de la lyse aimX. L’ARN est exprimé. Il déclenche la formation de virus et finalement la lyse de l’hôte.

En présence d’arbitrium en concentration suffisante dans le milieu (à droite : figure a et figure c), la protéine membranaire OPP bactérienne spécialisée dans le transport des oligopeptides (tuyau gris sur la figure c) capte le peptide d’origine virale. Le récepteur R se complexe à l’arbitrium ce qui inhibe l’expression du gène aimX. La lyse est inhibée et la lysogénie s’ensuit. Le virus survit alors de manière silencieuse, intégré au génome de l’hôte sous forme de prophage. L’hôte est protégé jusqu’à ce que le virus entre de nouveau en phase lytique. La présence du message conduit à un comportement synchrone de l’ensemble des virus présents en un lieu donné.

L’équipe de recherche à l’origine de l’étude a trouvé plus de cent différents systèmes de communication viraux, actifs principalement chez Bacillus. La question de l’application de la communication virale à la production de molécules antivirales reste un sujet ouvert.

Bacillus, Bactériophage, Spbetalikevirus, Cycle lytique, Lysogénie, Prophage

  • Communication between viruses guides lysis–lysogeny decisions, R. Sorek et Al., 2017, Rehovot, Israel, Article
  • Do you speak virus? Phages caught sending chemical messages, E. Callaway, Nature news, 2017, Article
  • Communication between virus-infected cells, Virology blog, V. Racaniello, 2017, Article

Conclusion

Comment une multitude d’organismes du plus petit au plus grand s’y prend elle pour défier la flèche du temps ? Quelles fonctions s’avèrent nécessaire ? Quel rôles respectifs jouent la prédation, la reproduction et la communication ? Nous ne le savons pas vraiment. 

Horizontal-gene-transfer

Au niveau microscopique, l’ADN brassé de multiples manières joue le rôle de système d’information, capable de déclencher des actions logiques en fonction du stade de développement et des variations de l’environnement, et d’en conserver une trace inscrite. Des éléments génétiques mobiles sont le moteur d’une certaine plasticité des génomes. Des actions individuelles d’une part et collectives d’autre part se produisent au sein d’écosystèmes de tailles variées dans lesquelles des communication intra et inter-spécifique joue un rôle probablement majeur.

Des interactions hôte-microbe conduisent selon les cas à des symbioses, à des toxicité ou à des infections. Ainsi, les eucaryotes ont intégré de longue date les mitochondries et chloroplastes d’origine bactérienne pour réaliser une endo-symbiose avantageuse. Les virus et divers pathogènes jouent également le rôle de vecteur. Des centaines de gènes sur les 20412 (en 2017) de l’espèce humaine résultent d’un transfert horizontal de gène survenu à des périodes plus ou moins récentes de l’évolution. 

Pour de multiples organismes adaptés à l’environnement au fil du temps, l’information (génétique, environnementale, sociale) induit l’action. Le produit de l’action est possiblement encodé en retour en information. En matière de communication, des choix microscopiques collectifs médiés par un signal préfigurent peut être la transduction du signal observée chez les organismes pluricellulaires, les fonctionnements des hormones. 

Les traces de ce petit peuple étrange que constituent les bactéries, les virus et autres éléments mobiles sont inscrites en nous et nous influencent de multiples manières sans que nous en ayons conscience. Plus encore, nous partageons avec eux des séquences, des gènes et des fonctions. Traces multiples d’ancêtres communs doués de communication et aujourd’hui disparus.

Eucaryote, Multicellular organism (en), Théorie synthétique de l’évolutionTransfert horizontal de gènes, Théorie endosymbiotique, ÉpigénétiqueThéorie de l’informationHistoire de la pensée évolutionniste

  • Evogeneao: The Tree of Life Explorer : Site
  • Evolution biologique : Eléments mobiles, Article
  • Les humains sont apparentés aux virus, C. Gilbert, Article
  • Inter-kingdom signalling: communication between bacteria and their hosts, 2009, Article
  • Expression of multiple horizontally acquired genes is a hallmark of both vertebrate and invertebrate genomes, 2015, Cambridge, UK, Article
  • Epigenetic Inheritance and Its Role in Evolutionary Biology: Re-Evaluation and New Perspectives, 2016, Texas, USA, Article
  • Widespread of horizontal gene transfer in the human genome, 2017, Shanghai, Chine, Article
  • Joël Bockaert – La communication du vivant : de la bactérie à Internet, 2017, Vidéo

 

virus-joke

Bah ! Nous étions « nano » avant qu’il soit cool d’être « nano » ! : Site

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Qu’est ce que l’information ?

Introduction

information-100Si nous nous intéressons à la nature même de l’information, il peut s’avérer intéressant de prendre en compte simultanément ses aspects techniques et sémantiques. Nous allons ici tenter d’observer conjointement ces éléments à priori différents pour tenter de comprendre le fonctionnement de cet étrange et familier objet d’étude. 

  1. Les aspects physiques décrivent l’émission sous forme de signaux, la nature des messages et des supports, l’encodage de l’information, la propagation dans le temps et dans l’espace, la réception de l’information et son traitement par le récepteur. 
  2. Les aspects sémantiques décrivent le cadre dans lequel ces informations prennent sens. L’information ne se transforme en communication et éventuellement en action que dans un contexte particulier, dans un environnement spécial marqué par des limites qui  définissent un système.  

Plutôt que d’aborder ces deux sujets de manière classiquement analytique, le choix est fait de les regarder ensemble. C’est l’approche systémique qui est retenue. Nous nous intéressons à la fois au message et au système dans lequel il est échangé, à l’information et à la communication. Certains aspects relèvent des techniques, d’autres de la biologie. 

Précisons quelque peu la notion de système. De manière fondamentale, un message ou un canal de transmission sont considérés par Shannon comme des systèmes. Des bâtiments ou des objets peuvent être aussi étudiés ainsi. Concernant les organisations humaines, une entreprise, une ville, une école, un hôpital ou une nation sont des systèmes partiellement régis par des politiques.  Un exemple de système pourrait être un homme observé de manière multidisciplinaire. Dans le domaine du vivant, un autre exemple peut être un écosystème. Un peu n’importe quoi en fait peut être considéré comme un système. Tout objet dont on souhaite modéliser le fonctionnement et le cycle de vie. L’information est ce que les composantes du système échangent via différents canaux pour que l’ensemble prospère. Le système est caractérisé par ses limites, par des flux d’information internes et externes, par des actions effectuées et subies. 

Selon les théories de Darwin, le système s’adapte à son environnement ou bien il disparaît pour des raisons internes ou externes. L’objet de ce billet est donc de tenter de mettre en évidence les sortes de systèmes dans lesquels les informations prennent un sens. Des antisystèmes s’opposent parfois aux systèmes. Les relations entre ces deux entités sont également riches d’enseignement. Tout antisystème qui s’exprime majoritairement se transforme en système. Le changement apporte à l’ensemble système-antisystème un avantage adaptatif qui favorise possiblement la diversité. Mais ce qui semble le plus intéressant dans les systèmes est que ceux-ci disposent de la capacité de changer de manière interne, parfois de manière remarquablement rapide, souvent avec difficulté. Et de tenter de dégager quelques propriétés invariables des informations d’une part, et des systèmes dans lesquels celles-ci circulent et prennent sens.

Quelques liens

Sur Wikipédia : Information, Communication, Approche systémique

Système Antisystème Systémique
 systeme  antisysteme  systemique

La théorie de Shannon

Shannon définit en 1948 la nature physique de l’information dans son article « A mathematical Theory of Communication ». Cette étude prend place dans le cadre des aspects théoriques de l’information. Il s’agit d’optimiser le fonctionnement du téléphone, de la radio, de la télévision et des machines à calculer. Shannon définit à cette occasion le bit comme unité de l’information. Un schéma général de la transmission de l’information est proposé. Un émetteur encode un message d’information et le transmet à un récepteur via un signal qui transite par un canal. Le récepteur procède au décodage du message. La transmission de l’information est réalisée en présence d’un bruit susceptible d’affecter le signal et la capacité du message à être perçu. En considérant que le message et le canal sont les éléments constitutifs d’un même système, Shannon en calcule l’entropie et fournit une méthode de physique statistique qui permet d’optimiser l’encodage des signaux électriques transitant par les canaux.

Nous supposerons que la figure 1 s’avère générale et possible à appliquer à tout type d’information, que celle-ci soit électrique, chimique, sonore ou visuelle, quelque soit le système. Un élément d’un système peut être alternativement source ou destination de l’information.

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Diagramme schématique d’un système de communication général

Types d’information

Six différents types d’information sont alors distingués dans ce billet théorique. Les systèmes dans lesquels ces informations sont échangées sont marqués en bleu :

DNA Analysis.

Analyse de l’ADN

1/ L’information génétique / cellule, individu, groupe, population, espèce, biosphère : La vie de l’ensemble des êtres de la planète dépend de l’information génétique inscrite dans des gènes, des chromosomes et des génomes. L’ADN et l’ARN constituent les supports de l’information génétique communs à l’ensemble des êtres vivants, présents dans chaque cellule. Des processus génétiques et épigénétiques jouent un rôle majeur dans le développement, l’homéostasie et l’adaptation des individus, des groupes et des espèces à leur environnement. Une variété de molécules jouent le rôle de messages microscopiques qui rendent possible le fonctionnement synchronisé des cellules. Chez les animaux et l’homme, des cellules différenciées forment des systèmes internes aux individus (immunitaire, cardio-vasculaires et autres) qui communiquent entre eux et avec l’environnement de manière automatique.

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Le cerveau est l’organe le plus important… d’après le cerveau

2/ L’information neurologique / individu, système nerveux central, espèce : Les animaux et les hommes présentent des capacités remarquables à traiter de grandes quantités d’informations, à éprouver des sensations et des émotions qui peuvent être mémorisées et communiquées. Ces possibilités sont liées au développement au cours de l’évolution et du cycle de vie d’un système nerveux complexe, impliqué dans des fonctions vitales, motrices, sensorielles et logiques. Le fonctionnement de l’encéphale dépend de l’activité de groupes de neurones qui forment des réseaux spécialisés dans la réalisation de différentes activités physiologiques. L’influx nerveux de nature électrique et biochimique rend possible des actions réflexes, non intentionnelles, ou bien au contraire rationnelles, poursuivies sur le long terme, sur la base de connaissances acquises et mémorisées.

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Personne n’a jamais blessé sa vue en regardant le bon côté des choses

3/ L’information sociale directe / individu, groupe, population, société : Perçue de manière directe, sans nécessité d’un dispositif technique, l’information sociale directe est échangée chez les hommes et les animaux dès le plus jeune âge. Ces échanges s’avèrent vitaux pour la constitution des individus, des groupes et des espèces. Des informations fixes ou mouvantes viennent guider les actions individuelles ou collectives réalisées en interaction avec l’environnement. Chez l’homme, liées aux sphères personnelles, professionnelles et privées, des informations individuelles et collectives sont gérées. Des langues, des codes, des conventions, des habitudes et des lois font partie des outils à acquérir et mémoriser pour communiquer. Des moments et des lieux s’avèrent particulièrement favorables aux échanges, accompagnant le travail et les loisirs, les politiques, le jeu et le rêve.

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Vous avez l’air vraiment plus mince… Merci, on m’a enlevé mon appendice

4/ L’information médiée traditionnelle (homme uniquement) / individu, groupe, population, société, nation : Spécifiquement humaine, l’information médiée participe grandement au développement et à l’homéostasie chez l’homme. Les objets d’information traditionnels tels que les livres, les journaux et les correspondances présentent de nombreux atouts liés à leur manipulation aisée. La radio, la télévision et le cinéma sont considérés dans ce billet comme de tels médias. Ce type d’information est constitué de dessins, de logos, de publicités, d’informations écrites en différentes langues, d’émissions radiophoniques et télévisuelles. Il s’agit d’images fixes et animées, enregistrées et véhiculées sur une variété de supports, de pages, d’étiquettes, de panneaux, d’affiches et d’écrans. Certains messages d’information dont la durée de vie souhaitée est plus longue sont entreposés dans des bibliothèques, des archives et des musées dont la gestion incombe aux individus et communautés, aux communes et aux cités, aux institutions et aux états. Le vote constitue un mode d’information sociale tout à fait intéressant. Provenant de la multitude, un message est adressée à un seul qui tente d’appliquer et de défendre l’intérêt commun pendant un certain temps. Un seuil statistique est associé à la procédure.

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C’est exact, chérie, nos ancêtres avaient une queue.

5/ Les machines, l’information médiée numérique (homme uniquement) / individu, groupe, population, société, nation, biosphère : L’homme est assisté dans ses travaux et ses loisirs par de nombreuses machines comme par exemple des voitures ou des ordinateurs qui augmentent ses possibilités physiques et intellectuelles. Des capteurs constituent en quelque sorte les organes des sens de ces machines. Tout signal transmis est susceptible d’être transformé en un flux binaire qui facilite grandement la transmission, l’acquisition, la mémorisation et le traitement des données. Les microscopes, télescopes et appareils photos voient ainsi leurs performances notablement augmentées. Les ordinateurs, les smartphones, les drones, les bots et les robots rendent possible l’échange de mails, la recherche d’information, la réalisation de tâches répétitives ou impossibles à réaliser autrement. Des machines dédiées au calcul permettent encore la simulation de systèmes en vue de valider des modèles et de s’essayer à la prévision. Liée à des algorithme multiple, l’intelligence artificielle peut se développer. Quelques applications notables incluent la reconnaissance automatique des voix et des visages ou la traduction automatique des textes. Des maîtres d’école, des maîtres d’ouvrage et des maîtres d’oeuvre partagent des informations sur des blogs et sur des plateformes comme Wikipédia et GitHub, accessibles via les réseaux téléphoniques et Internet. 

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Restes avec moi ce mois, s’il te plait !

6/ La monnaie (homme uniquement) / individu, groupe, population, société, nation : Dernier petit détail relatif aux échanges de biens et de services, l’argent peut être considéré comme une information sociale numérique. L’unité est la devise associée à un ou plusieurs supports tels que le métal, le papier infalsifiable ou la base de donnée sécurisée. La monnaie est une information spéciale en ce sens qu’elle sert à l’échange des biens et des services (matière, énergie, travail). Sa valeur réside dans l’échange qu’elle facilite. L’authenticité de la monnaie et la préservation du support sont garantis par les banques sous le contrôle des états et des lois. Dans le cas intéressant des crypto-monnaies, l’authenticité est assurées de manière algorithmique, par la chaîne de blocs. La confiance ou son absence en un système monétaire reste une méta-information dont le caractère est typiquement humain, socio-psychologique et légal. Elle découle des pratiques des individus et des banques, des législations et donc des politiques.

Accès, valeur et coût, cycle de vie de l’information

L’émission d’information n’apparaît pas être un acte neutre. L’info présente toujours un aspect ciblé. Des éléments ou bien un public particulier sont visés avec une part d’incertitude quant à la perception ou la réception. Un codage particulier est susceptible de conférer à un message un aspect confidentiel. Seul le public visé a accès à l’information. Le décodage lui confère sa valeur. Utilisée notamment en philosophie, en sciences économiques et en sciences sociales, le concept de valeur qualifie fréquemment des individus ou des biens matériels et immatériels, incluant l’information. La production de l’information quelque soit sa nature représente encore un coût, régulé possiblement par les lois du marché. Plus rapidement encore que les êtres vivants, l’information naît, se propage et disparait.

Conclusion

Qu’elle soit de nature (bio)chimique, (bio)physique ou (bio)électrique, l’information semble avoir été façonnée au cours du temps afin d’optimiser trois fonctions différentes : la transmission, la mémorisation et la réalisation d’opérations logiques. L’information est donc l’élément qui confère à un système la capacité de s’auto-organiser, autrement dit d’agir sur l’environnement pour diminuer son entropie, ou bien encore pour augmenter son ordre interne. Que l’information soit naturelle ou culturelle, les systèmes acquièrent au cours du temps des mécanismes qui leurs permettent de se « connaitre » eux-même. Proposer dès lors une information sur l’information relativement complète, une communication sur la communication, une systématique des systèmes, nécessiterait plus qu’un billet de blog ! En relation avec l’énergie et la matière qu’il s’agit sans doute d’utiliser judicieusement, les systèmes servent de décor à des réservoirs et à des flux d’information multiformes. La systémique apporte une méthode théorique susceptible de faciliter la transition de sociétés mécaniques centralisées et uniformes à des sociétés qu’il faut sans doute souhaiter plus organiques, disposant d’une intelligence à la fois individuelle, collective et distribuée, consciente des limites de l’environnement terrestre.

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Exemples d’informations graphiques

L’information avec le temps est ce qui nous forme et nous transforme. En 2010 et 2011, Jean Giraud alias Mœbius présente une exposition intitulée “Exposition Mœbius, Transe Forme”. Quelques dessins  de l’artiste à l’oeuvre foisonnante et multiforme viennent poursuivre ce billet.

Site officiel : https://www.moebius.fr/

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Fabrication de l’information médiée, d’après l’affiche originale de « Transe Forme »

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Pour les fans : In Search of Moebius (BBC 4 Documentary) : Vidéo

Private joke, La bande à Mœbius : Henri Paul de Saint-Gervais, 2016/12/29 : Vidéo

Exemples d’informations textuelles

Quelques citations d’auteurs connus et inconnus viennent illustrer la notion d’information textuelle :

La parole est moitié à celuy qui parle moitié à celuy qui l’escoute

Montaigne, Essais, 1580

Dispositif de lecture à distance imaginé par Paul Otlet 

« On peut imaginer le télescope électrique, permettant de lire de chez soi des livres exposés dans la salle teleg des grandes bibliothèques, aux pages demandées d’avance. Ce sera le livre téléphoté. »

Otlet Paul, Traité de documentation : le livre sur le livre, théorie et pratique, Bruxelles, Editions Mundaneum, 1934

Un appareil personnel imaginé par Vanevar Busch

« Imaginons un appareil de l’avenir à usage individuel, une sorte de classeur et de bibliothèque personnels et mécaniques. Il lui faut un nom et créons-en un au hasard, « memex » fera l’affaire. Un memex, c’est un appareil dans lequel une personne stocke tous ses livres, ses archives et sa correspondance, et qui est automatisé de façon à permettre la consultation à une vitesse énorme et avec une grande souplesse. Il s’agit d’un supplément agrandi et intime de sa mémoire. »

Vannevar Bush, As we may think, The Atlantic Monthly, Washington d.c., 1945

What is time, Mr Shannon ?

We know the past but cannot control it. We control the future but cannot know it.

Nous connaissons le passé mais nous ne pouvons pas le contrôler. Nous contrôlons le futur mais nous ne pouvons pas le connaitre. Au-delà du bon mot, pour Shannon, deux éléments changent de statut avec le temps : l’information et l’action. L’information en relation avec le passé et le présent n’est connue avec certitude que si elle est déjà réceptionnée. L’action se positionne résolument dans le présent et le futur. Elle constitue un pari qui alimente l’information précisément.

Un message contenant du bruit et cependant lisible

Sleon une édtue de l’Uvinertisé de Cmabrigde, l’odrre des ltteers dnas un mot n’a pas d’ipmrotncae, la suele coshe ipmrotnate est que la pmeirère et la drenèire lteetrs sinoet à la bnnoe pclae. Le rsete peut êrte dnas un dsérorde ttoal et vuos puoevz tujoruos lrie snas porblmèe. C’est prace que le creaveu hmauin ne lit pas chuaqe ltetre elle-mmêe, mias le mot cmome un tuot.

Par T.S. Eliot, The Four Quartets, 1943

And time future contained in time past.

Exemple d’information audio

WITHIN, (En…, A l’intérieur de …) Ian Clarke : https://www.youtube.com/watch?v=Y6U-vE8YKE0

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Corpus scientifique numérique et ouvert, small data

Il n’est pas rare que des scientifiques soient amenés à rassembler une dizaine à plusieurs centaines de documents, voire quelques milliers, pour former un corpus qui servira de base à une ou plusieurs publications. Il peut aussi s’agir de partager des sources numériques, de comprendre des phénomènes complexes, de montrer, démontrer ou enseigner. Des items relatifs à un sujet, à un événement ou à un lieu, à une personnalité remarquable, à une pratique professionnelle, culturelle ou sociale, à un organisme sont alors rassemblés. Ces documents peuvent provenir d’archives (ouvrage ancien, photo, document audio ou vidéo, correspondance, plan, carte, dessin, manuscrit, reconstitution 3D, tableau de données, données), de bibliothèques (article, thèse, livre, rapport) ou de musées. Des choix éditoriaux doivent être faits. Un objet isolé n’éclaire pas la recherche. Seul  le nombre et la diversité permet de faire émerger des tendances, des faits marquant des ruptures, de mettre en évidence des relations, dépendant d’éléments comme le temps, le lieu ou l’environnement. Des scientifiques de différentes disciplines peuvent utiliser le même corpus, apportant chacun leur propre regard, conduisant à l’émergence d’une communauté. La démarche concerne aussi bien les Sciences Humaines (linguistique, histoire, ethnologie, philosophie, archéologie, sociologie) que les Sciences dites exactes (biologie, médecine, environnement).

L’usage de données numériques présente alors de nombreux avantages. Des scientifiques itinérants ou des équipes délocalisées peuvent travailler à distance. Des analyses statistiques mettent en évidence des thèmes, le rôle de personnes ou d’organismes, des relations. Si certains corpus tiennent de la base bibliographique, d’autres rassemblent de nombreux objets d’archive qu’il convient de gérer. Des précautions particulières doivent alors être prises pour classer et préserver sur le long terme les fichiers qui peuvent résulter de coûteuses numérisations. Les métadonnées peuvent inclure des transcriptions, des traductions ou des annotations. Des objets de différentes provenances (archives, bibliothèques, musées, internet) peuvent être rassemblées aisément avec le numérique.

Dans le cas d’un accès public, des questions juridiques doivent être résolues. L’utilisation de licences « Creative Commons », « Domaine public » ou « Etalab » facilite les échanges. Le crowdsourcing (la réalisation de transcriptions ou de traductions par une communauté élargie), voire le crowdfounding (des apports financiers individuels ou collectifs destinés à l’avancement du projet) deviennent possibles. Des difficultés d’ordre technique ou financier se posent encore bien évidemment.

Cependant, l’élaboration d’un corpus ne constitue qu’une première étape de la démarche scientifique. Comme le précise plaisamment Henri Poincaré  “On fait la science avec des faits, comme on fait une maison avec des pierres : mais une accumulation de faits n’est pas plus une science qu’un tas de pierres n’est une maison”. Au-delà des objectifs de collecte, les corpus nécessitent des interprétations pour prendre sens. Des histoires doivent être racontées. Des théories peuvent être confrontées à la réalité. L’étude conduit en général à la publication de livres, de thèses, de rapports, d’articles, ou encore à la production d’enseignements, d’expositions, de films documentaires. Soutenus en France au niveau national et régional, l’élaboration de corpus est un outil majeur des Humanités numériques et d’autres disciplines.

Quelques exemples de corpus complètent cet article. Même s’ils ne sont pas assez nombreux et détaillés pour constituer un corpus de corpus – un métacorpus, ils permettent de mieux se rendre compte de l’ancienneté, de la diversité et de la fécondité de la méthode. L’expertise s’avère nécessaire aussi bien lors du choix des documents que lors de l’interprétation. Des partis pris, des conflits d’intérêts, des ignorances peuvent rendre un ensemble de données incomplet. Une communauté d’experts appuyée par différents corps de métiers incluant des spécialistes de la numérisation, de l’informatique, de la documentation, de la communication, du droit conduit généralement à la réussite du projet. Si l’ouverture des données et l’interopérabilité sont privilégiés, cette aventure collective peut devenir profitable pour la science et l’enseignement , voire intéresser le grand public.

Quelques exemples de corpus

Les corpus sont utilisés depuis l’antiquité grecque au moins. Diogène Laërce dans sa liste des œuvres d’Aristote montre l’existence d’un ouvrage dont seul le titre est parvenu jusqu’à nous : “Des Constitutions des villes (cent cinquante-huit) et en particulier des constitutions démocratiques, oligarchiques, aristocratiques et tyranniques”. Un corpus de textes ou de récits oraux a dû préexister à l’écriture de l’ouvrage disparu. Attribué aussi à Aristote et à ses élèves, “Constitution d’Athènes” permet de mieux se rendre compte du contenu possible à savoir l’histoire politique et sociale des cités grecques. Le corpus donne alors lieu à un ouvrage majeur d’Aristote : Les Politiques.

1486, Jean Pic de la Mirandole publie en vue d’en débattre publiquement à Rome “Conclusiones philosophicae, cabalasticae et theologicae” (900 conclusions philosophiques, cabalistiques et théologiques), une oeuvre en latin basée sur une tentative de synthèse des textes de Platon, d’Aristote, de l’hermétisme et de la Kabbale. Sa démarche lui vaudra d’être considéré comme hérétique. Son oeuvre sera 200 ans plus tard vertement critiquée par Voltaire : « Il est encore plus extraordinaire que ce prince, ayant étudié tant de langues, ait pu à vingt-quatre ans soutenir à Rome des thèses sur tous les objets des sciences, sans en excepter une seule. On trouve à la tête de ses ouvrages quatorze cents conclusions générales sur lesquelles il offrit de disputer. (..) L’histoire du prince de La Mirandole n’est que celle d’un écolier plein de génie, parcourant une vaste carrière d’erreurs, et guidé en aveugle par des maîtres aveugles».

Mathématicien, physicien, philosophe et ingénieur français, Henri Poincaré (1854-1912) a établi une volumineuse correspondance, échangeant avec sa famille et avec d’autres scientifiques de différentes disciplines. Le LHSP-AHP (CNRS) publie un corpus en accès libre comprenant plus de 2000 lettres numérisées, écrites de la main de Poincaré ou dont il est le destinataire. L’étude inclue des transcriptions et des annotations mettant en évidence les thèmes et les réseaux sociaux du savant. Et de retracer le contexte scientifique, culturel ou social précédant la première guerre mondiale. Le laboratoire a produit jusqu’à présent 2 ouvrages relatifs à cette correspondance.

En plus de ses travaux de recherche, l’Inserm assume une mission d’expertise scientifique indépendante auprès des décideurs agissant dans le domaine de la santé publique (ministères, agences, caisses d’assurance maladie, mutuelles, associations…). La réalisation de ces expertises suit une procédure bien établie incorporant la mise au point préalable d’un corpus. Des articles et documents sont sélectionnés en relation avec les questions scientifiques d’un cahier des charges, puis sont remis à un groupe d’experts de divers champ de compétences. Le fonds documentaire est actualisé durant l’expertise et complété. L’Inserm a ainsi publié depuis 1994 prés de 70 expertises collectives sur des sujets médicaux et de santé publique très divers, apportant l’éclairage nécessaire aux décisions publiques en matière de soins, de dépistage et de prévention. Les rapports sont accessibles librement.

Nicole Loupvent quitte en 1531 son abbaye, de Saint-Mihiel en Meuse, pour se rendre à Jérusalem. Tout au long du voyage, qui durera 3 mois, il prendra des notes qui lui serviront à faire un récit au jour le jour, et qu’il consignera dans deux manuscrits conservés à la bibliothèque bénédictine de Saint-Mihiel. Réalisé par l’Université de Lorraine, le site www.domloupvent.fr rassemble plus de 100 vidéos comprenant un film documentaire et des interviews d’enseignants et de chercheurs. Quelques manuscrits originaux accompagnés d’une transcription viennent compléter le site destiné à l’enseignement et à un large public amateur d’histoire de la renaissance et d’histoire des religions.

Conclusion

D’autres exemples touchant différents domaines scientifiques comme l’environnement avec les travaux du GIEC relatifs aux changements climatiques auraient pu être pris en exemple. La méthode s’apparente à celle de l’enquête dans laquelle il s’agit de trouver des preuves, de démontrer en réunissant des indices. Un corpus peut rester longtemps vivant à condition que des travaux de maintenance soient réalisés. La démarche demande sans doute une certaine humilité. L’expérience montre que toujours certains faits nous échappent, restent inaccessibles, n’ont pas laissé de trace et ont cependant joué un rôle, restent inexpliqués. Comme le proposent Socrate ou Montaigne, la vérité si elle existe reste un idéal délicat à atteindre et encore plus à partager !

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